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Jun
2017
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La France sous-traite-t-elle des exécutions ciblées aux Irakiens?

Une longue enquête parue lundi 29 mai dans le Wall Street Journal avance des faits troublants concernant le mode opératoire des forces françaises opérant en Irak pour traquer et faire exécuter par les Irakiens des djihadistes français combattant dans les rangs de Daesh. Selon le quotidien américain, les forces spéciales françaises auraient des listes de “High value targets” (le WSJ a vu une liste de 27 noms) de personnes que la France cherche en priorité à localiser et éventuellement à neutraliser en Irak. Des renseignements sont transmis aux forces irakiennes sur place, notamment à Mossoul, pour ensuite traquer et procéder à des frappes ou des exécutions.

WSJ 29 mai

Aussitôt publié, cet article a provoqué des démentis officiels. Le ministère de la Défense n’a pas voulu commenté ce type d’informations, précisant juste que les forces françaises en Irak coopéraient avec leurs homologues irakiens et qu’ils ne visaient pas spécifiquement des combattants français, mais des combattants ennemis jugés dangereux. L’état-major des armées a affirmé n’avoir pas connaissance d’une telle liste de 27 noms de djihadistes français qui seraient dans le collimateur des Français.

Mais, selon plusieurs sources militaires et des services de renseignement, ce type de traque des HVT existe bel et bien, que ce soit au Sahel ou au Levant. Officiellement, dans le cadre de l‘opération baptisée Chammal les soldats français ne font que de la formation et du renseignement en Irak, de l’appui d’artillerie et les avions français épaulent les combattants irakiens au sol par des frappes aériennes.

Pourtant, discrètement, les commandos français contribuent à la traque des combattants de Daesh de manière plus active, avec l’aide de leurs outils de renseignements, qu’il s’agisse de drones, d’écoutes radios ou d’interceptions, de photos satellites, de reconnaissance faciale. De manière clandestine, la DGSE est également engagée sur ces zones, et en marge de la zone syro-irakienne, avec des opérations que plusieurs sources qualifient de “combatives”. Des listes des djihadistes français présents sur zone ont été dressées, de manière conjointe par tous les services de renseignements (qui travaillent ensemble sur ce sujet au sein d’une cellule nommée Allât à la DGSI (sécurité intérieure) et au sein de la cellule Hermès (basée au Centre de planification et de conduite des opérations, à l’état-major des armées) qui détermine les objectifs ciblés au Levant.

Comme je l’ai déjà établi, notamment dans “Les Tueurs de la République” et “Erreurs fatales” et dans les documentaires sur les Tueurs de la République, diffusés en mars sur Planète), et expliqué lors d’une récente conférence à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN)- dont quelques propos sont repris ici par Ouest-Francela France traque les djihadistes français (et tous ceux qui peuvent s’en prendre à la France) sur ordre express du président Hollande. Celui-ci a donné des consignes d’éradication dès 2013 pour neutraliser les chefs de groupes terroristes au Sahel. Ces consignes ont été étendues à partir de mi-2015 à des djihadistes français (et francophones) certains faisant partie de combattants considérés comme les plus dangereux. Selon le décompte que j’ai pu dresser, au moins une quarantaine de HVT ont ainsi été exécutées entre 2013 et 2016 avec une implication française, directe ou indirecte. Parmi eux, depuis 2015, au moins une dizaine de djihadistes français en Syrie et en Irak, dont la plupart ont été victimes de frappes américaines avalisées par la France, comme ce fut le cas pour Rachid Kassim, djihadiste français tué par un drone américain le 8 février. Il s’agit d’une forme de sous-traitance technique aux Américains, liée aux contraintes de la coalition anti-Daesh, à un partage des rôles, et à la disponibilité de moyens militaires américains (les Américains disposant, comme les Britanniques, de drones armés, contrairement à la France, qui est en retard sur le sujet, comme le souligne un récent rapport sénatorial consultable ici).

Dans ces confidences aux journalistes du Monde Fabrice Lhomme et Gérard Davet (“Un président ne devrait pas dire ça”, octobre 2016), François Hollande avait confirmé l’existence de telles opérations ciblées. Les autres responsables publics sont longtemps restés évasifs sur ce sujet délicat, refusant d’admettre l’existence de frappes nominatives, à la fois pour des raisons juridiques et morales. Mais le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a parfois reconnu leur existence (notamment durant des auditions à l’Assemblée nationale, dont une audition le 12 janvier 2017) tout en précisant que les chefs ennemis n’étaient ciblés selon leur nationalité, mais en tant que combattant sur un théâtre de guerre. Plusieurs de ses proches ont admis que les djihadistes français pouvaient faire partie des cibles, comme combattants ennemis et/ou comme “traîtres”. Le colonel Michel Goya, expert militaire, enfonce le clou sur son blog: “Il faut évidemment profiter de leur présence de la zone de guerre pour éliminer le plus possible de traîtres, si possible physiquement, à défaut en les capturant.” Un propos que les autorités démentent. Mais mollement.

Le porte-parole du nouveau gouvernement, Christophe Castaner, a lui-même expliqué le 31 mai, suite aux révélations du WSJ, que les djihadistes prenaient leurs risques en combattant dans les rangs de Daesh. Selon plusieurs sources militaires françaises et irakiennes, les Irakiens ne font pas dans la dentelle quand ils combattent à Mossoul ou capturent des membres combattants de l’Etat islamique. Selon le WSJ, ils ont parfois carte blanche pour les éliminer de manière discrète.

Voir une interview de Wassim Nasr sur France 24 qui explique bien la problématique de ce sujet.

Lire un article de La Tribune de Genève, avec qui je me suis entretenu. Et une interview sur le site de Causette.

Et voir ci-dessous le sujet au journal de France 2 du 31 mai durant lequel j’interviens brièvement pour donner quelques détails.

Irak : la France traque-t-elle ses jihadistes ?

Post scriptum (9/6): La nouvelle administration Trump ne cache pas non plus son souhait de neutraliser le plus possible de combattants de Daesh pouvant un jour frapper l’Occident. Certains experts, comme le Pr Lorenzo Vidino, de la George Washington University, auditionné le 8 juin au Sénat américain, recommande même cette stratégie “militaire agressive” comme une option sérieuse pour limiter les risques. Objectif: “Prevent foreign fighters from leaving Syria/Iraq. This goal could be better achieved through aggressive military tactics that prevent Daesh fighters from fleeing the battlefields and from sealing Syria and Iraq’s external borders.” (lire son exposé ici)

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