14
Dec
2018
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Strasbourg: un attentat redouté depuis des années… et des questions

Dans la soirée du 11 décembre 218, un ex-braqueur radicalisé Cherif Chekatt, 29 ans, a semé la terreur dans les rues du centre de Strasbourg, près du marché de Noël, lieu symbolique et festif de la cité. 16 personnes ont été touchées, dont 4 sont décédées, et 12 blessés, dont plusieurs très gravement (bilan provisoire).

Au terme d’une traque de 48 heures, le terroriste présumé, fugitif, a été abattu après avoir tiré sur une patrouille de police, dans le quartier où il avait grandi. L’enquête continue, notamment sur sa famille et ses proches, pour vérifier de quelles complicités éventuelles il a pu bénéficier, avant et après son passage à l’acte.

 

Cet attentat meurtrier s’inscrit dans un contexte particulier et suscite des questions:

après plusieurs mois de calme relatif, la menace terroriste reste un à niveau très élevé en France: les derniers attentats ont eu lieu à Trèbes (4 morts) le 23 mars, et à Paris (1 mort, 4 blessés), le 12 mai dans le quartier de l’Opéra. Les modus operandi constatés (terroristes seuls, armes de poing, couteau, relative improvisation apparente, fuite )  laissent penser que l’organisation et la projection de commandos du type Stade-De France/Terrasses/Bataclan est désormais plus difficile pour les groupes islamistes. Mais la prudence s’impose puisque l’Etat islamique, défait militairement en Syrie et Irak, conserve des forces importantes (20/30 000 combattants, selon des estimations) et des cellules actives en Europe. Son idéologie et la puissance de sa propagande sur internet demeurent très forte. Selon une note des experts du Soufan center (à lire ici), les appels de Etat islamique à ses supporters à conduire des attentats en Europe vont se poursuivre. Plus largement, la nébuleuse djihadiste mondiale est aujourd’hui quatre fois plus nombreuse qu’en 2001, avec plus de 230 000 combattants, selon une note récente d’un centre de recherche de la Haye à lire ici.

le profil d’ex-braqueur multirécidiviste de Cherif Chekatt, habitué des armes, de la prison, de la violence, confère à cette affaire de Strasbourg un caractère plus grave. Il soulève des questions concernant sa surveillance et son interpellation ratée avant son passage à l’acte (fiché S, poursuivi pour un délit de droit commun, mais suivi aussi par la DGSI, sans signe apparent de future action), qui rappelle à certains égards le cas de Mohammed Merah en mars 2012 ou des frères Kouachi en janvier 2015. Y a-t-il eu des failles dans le système, des problèmes de communication entre services?

-Strasbourg redoutait depuis des années un attentat de ce type sur son marché de Noël. Il figurait de longue date dans la liste des cibles possibles des djihadistes, tout comme d’autres lieux symboliques déjà frappés (Stade de France, salle de concert, Promenade des anglais à Nice, marché de Noël de Berlin). Nous avons raconté en détail, dans notre documentaire “Histoire secrète de l’antiterrorisme” diffusé sur France 2 le 13 novembre, l’histoire de l’attentat déjoué in extremis de fin décembre 2000 à Strasbourg. Grâce à une collaboration étroite entre la police allemande (BKA) et les services français (DST), plusieurs terroristes membres d’Al-Qaïda avaient été arrêtés fin décembre 2000 à Francfort juste avant qu’ils ne commettent un attentat, puis le chef de cette cellule arrêté en Espagne quelques mois plus tard. Ils avaient fait des repérages à Strasbourg, sur le marché de Noël, avec une caméra vidéo, ponctuant leur enregistrement de propos glaçants: “voici les ennemis de Dieu en train de flâner”; “Vous irez en enfer!” (voir image ci-dessous). “Cela aurait pu être un attentat massacre” raconte l’ancien juge Jean-Louis Bruguière, qui a suivi cette affaire et orchestré cette enquête.

Depuis lors, le marché de Strasbourg a toujours été très protégé. Mais, le 11 décembre dernier, malgré un dispositif sécuritaire important et le dévouement des forces de l’ordre, le terroriste a pu pénétrer dans le périmètre et entamer son parcours meurtrier. En dépit d’échanges de tirs et de résistance, il a pu fuir. Comment a-t-il échappé aux contrôles en amont, alors qu’il était vivement recherché depuis le matin?

-Strasbourg demeure un vivier important du djihadisme en France. Plus de 400 personnes du département du bas-Rhin sont inscrites dans le fichier des personnes suspectées de radicalisation. Plusieurs cellules ont été démantelées ces dernières années sur place.

En mai 2014, 7 personnes ont été arrêtées, dont Karim Mohammed-Aggad, frère de Foued, l’un des futurs kamikazes du Bataclan le 13/11/2015, originaire de Strasbourg. Ce réseau comprenait plusieurs hommes partis en Syrie faire le djihad. Ils étaient en contact avec des responsables de l’Etat islamique en charge de préparer des attentats en Europe. Même emprisonné, l’un des membres de ce réseau continuait de communiquer, via skype, avec Foued Mohammed-Aggad, ce dernier lui annonçant début septembre 2015 qu’un événement allait bientôt se produire en France…

En novembre 2016, quatre personnes ont également été arrêtées à Strasbourg, en lien avec autres interpellations à Marseille, dans le cadre d’une enquête sur des préparatifs d’attentats (prévus probablement à Paris, début décembre 2016) par des membres de l’Etat islamique, sous les ordres probables de Boubakeur El-Hakim, figure du djihad français, devenu l’un des principaux responsables des opérations terroristes des services secrets de l’Etat islamique. Cette histoire et son parcours sont détaillés dans le livre très documenté et passionnant de mon confrère Matthieu Suc “Les Espions de la terreur” (ed Harper et Collins), paru récemment.

D’où ces questions sur le terreau des réseaux dormants de l’Etat islamique dans la région de Strasbourg: ont-ils été particulièrement surveillés depuis 3 ans, notamment leurs liens avec les milieux de la délinquance, les sorties de prison, et les complicités en Allemagne?

Ci-dessous, des liens pour

-revoir (ici) un extrait du JT de France 2 du 12/12 dans lequel un extrait du documentaire Histoire secrète de l’antiterrorisme sur l’attentat déjoué de Strasbourg en 2000

-revoir une partie de l’émission de BFM du 12/12 avec Nathalie Lévy, durant laquelle je suis intervenu sur les événements récents

-revoir ici la première partie de l’émission de BFM du 12/12 avec Bruce Toussaint, durant laquelle je suis intervenu sur l’attentat (avant la neutralisation du suspect du 13/12).

 

12
Nov
2018
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“Histoire secrète de l’antiterrorisme”: un documentaire événènement

Le lundi 12 novembre, nous étions, Patrick Rotman et moi, invités dans l’émission “l’instant M” animée par Sonia Devillers, sur France Inter pour parler de notre documentaire “Histoire secrète de l’antiterrorisme” qui sera diffusé sur France 2 le 13/11 à 21h lors d’une soirée spéciale. Pour réécouter l’émission (19′) ponctuée de quelques extraits des propos des intervenants, et durant laquelle nous abordons toutes les périodes du film et ses principaux points forts, c’est ici 

La plupart des médias jugent le documentaire passionnant, instructif et aussi parfois inquiétant… Car, à travers les confessions des acteurs de la lutte antiterroriste (magistrats, policierrs, patrons du renseignement et des unités d’élite), qui expriment, souvent pour la première fois, leurs succès, leurs échecs, leurs tensions, leurs émotions, il révèle les coulisses des enquêtes et les failles du dispositif, tout autant que les difficiles efforts pour contenir les menaces nouvelles.

“Un document exceptionnel” pour Philippe Vandel: interview de Patrick Rotman, (à partir de 30′) sur Europe 1 le 11/11; à réécouter ici.

 

-“Un film qui revient avec rigueur sur les attentats terroristes, qui décrypte les différents visages du terrorisme, sans oublier que, derrière l’antiterrorisme, il y a des hommes marqués par leur mission”, pour Eva Roque sur Europe 1, le13/11, à réécouter ici.

“Un documentaire formidable”, pour France Info, qui a invité le 13/11 Patrick Rotman à parler du film. Retrouvez l’interview ici

-“Trés didactique”, selon Le Monde, notamment sur les différentes étapes du renforcement législatif. Article à lire ici: 2018 11 13 le monde antiterrorisme

-“Ces grands patrons de la police, de la justice, et du renseignement font tous preuve d’un rare pessimisme quand ils évoquent la montée inéluctable de ces phénomènes”, pour le Nouvel Obs. Chronique pessimiste (!) à lire ici.

-“Un documentaire passionnant et capital. Un film pédagogique” pour le Figaro TV Mag.

“Un film sobre et efficace”, pour Valeurs actuelles.

-“Un témoignage exceptionnel sur les coulisses de l’antiterrorisme. Une enquête indispensable pour comprendre les enjeux, les risques et l’évolution des dispositifs”, pour Télé 7 jours.

-“Des confidences captivantes émaillent ce document majeur”, pour Télé 2semaines.

-“Un grand récapitulatif chronologique du terrorisme en France, illustré par d’abondants témoignages de professionnels qui donnent des clés sur le pourquoi du comment”, pour TéléZ.

-“Ces hauts responsables reconnaissent avec peine certaines erreurs et couacs de coordination,”, pour la Vie. Lire la chronique ici

-“Un récit collectif précis et prenant. Les propos lucides et sans langue de bois, notamment dans l’échec, permettent à ce documentaire d’offrir un regard neuf sur un sujet déjà largement traité, pour l’Express. A lire ici.

“L’histoire sans concessions de 30 ans d’antiterrorisme. Ce documentaire éclaire utilement l’actualité de ces dernières années”, pour La Croix, à lire ici

“C’est un documentaire haletant … En donnant la parole aux responsables de ce domaine éminemment sensible, [Patrick Rotman] prend le parti d’un regard « de l’intérieur ». Le risque était de tomber dans la langue de bois. Il n’en est rien”, pour l’Humanité, à lire ici

“France 2 plonge dans les arcanes de l’antiterrorisme. Un documentaire passionnant” pour le Figaro, itw de Patrick Rotman à lire ici

“Ce documentaire très complet, mais un peu austère, donne la parole à ceux qui pendant plus de trente ans ont lutté contre le terrorisme. Les édifiants témoignages de tous ces grands noms de l’antiterrorisme permettent de comprendre comment on peut fait face à cette menace…” pour Le Parisien.

“Ces hommes sont lucides sur les limites de leurs actions. Un documentaire captivant”, pour La Libre Belgique, à lire ici

D’autres liens et commentaires à venir…

 

Et l’un des teasers de France 2 sur le film

8
Nov
2018
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“Histoire secrète de l’antiterrorisme”: diffusion le 13 novembre sur France 2

Le film documentaire titré “Histoire secrète de l’antiterrorisme”, que je signe avec Patrick Rotman, sera diffusé sur France 2 dans la soirée du 13 novembre 2018, à partir de 21h.

Il retrace plus de 30 ans de lutte antiterroriste en France, racontée de l’intérieur par les acteurs de cette lutte, policiers, magistrats, responsables des services de renseignement. Ils livrent un témoignage précis et inédit de leurs combats, de leurs réussites et de leurs échecs.

 

Nourri de révélations et d’images inédites, le film retrace les différentes vagues d’attentats qui ont frappé notre pays, de l’attentat de la rue des Rosiers en 1982 et celui de la Rue de Rennes en 1986 à ceux des années 1994/1995, les suites du 11 septembre 2001, les filières irakiennes, l’affaire Merah, les attentats de Paris de 2015, et les suivants.  Il décrypte les évolutions de la menace, du terrorisme international au terrorisme domestique, révèle les failles et les aléas des enquêtes et détaille les adaptations par à-coups du dispositif français.

(plus de détails sur le film ici  France 2 Documentaire anriterrorisme )

Ce projet de documentaire a démarré il y a plus de deux ans aux côtés du réalisateur Patrick Rotman, avec qui j’avais déjà signé en 2016 deux films sur les présidents français et américains. Avec la société de production Kuiv, nous avons proposé ce sujet sur les coulisses de la lutte antiterroriste à France 2 qui a donné son accord début 2017.

Initialement, nous devions faire un film de 110 minutes. Mais compte tenu de la richesse des témoignages que nous avons recueillis (plus de 40 heures d’interviews), nous avons suggéré à France 2 d’allonger le film, pour bien couvrir la période historique et pouvoir entrer dans le détail de certains épisodes (comme les attentats de 86, ceux de 95, l’affaire Merah, le Bataclan), tout en tentant de rester le plus pédagogique possible.

Le montage, réalisé par Patrick Rotman, avec Yvan Gaillard, a duré plusieurs mois, et la collecte d’images inédites, avec l’aide de Marie-Hélène Barberis, a été très minutieuse.

Au final, le film, d’une durée exceptionnelle de 150′, sera diffusé d’un seul tenant par France 2 lors de la soirée du 13/11, 3 ans après les attentats de Paris. Il sera suivi (à 23h30) d’un débat sur les menaces actuelles, organisé par la rédaction de France 2.

L’avant-première du film s’est déroulée, dans une salle comble, à France Télévisions, le 7 novembre, en présence de plusieurs des intervenants du film.

5
Nov
2018
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“L’Etat secret”, ou comment le Big brother mine la démocratie

Dans le langage des experts, on appelle cela la “plateforme multimodale” (PTM). Derrière cette expression obscure se cache l’un des secrets les mieux gardés de la République: un gigantesque système de captation de données internet, mis au point et exploité par la DGSE, le service de renseignement extérieur, devenu en une décennie un véritable Big Brother, à l’instar des outils développés par ses homologues anglo-saxons comme la NSA américaine et le GCHQ britannique.

C’est l’histoire de cette montée en puissance que raconte le journaliste Jacques Follorou, dans son nouveau livre titre “L’Etat secret” (Fayard). Expert du sujet pour en avoir révélé déjà plusieurs aspects dans Le Monde, ainsi que de nombreux documents de l’ex-consultant de la NSA Edward Snowden depuis 2013, l’enquêteur est bien placé pour révéler ce pan caché du renseignement français, méconnu, doté de moyens conséquents et, à certains égards, inquiétant.

Car la création de la PTM n’est pas arrivée par hasard. C’est bien la DGSE, notamment son ancien directeur technique, Bernard Barbier, qui a conçu cet outil. La PTM permet de capter l’essentiel des communications et des métadonnées des flux internet, lesquels transitent principalement par des câbles sous-marins passant près des côtes françaises. Des complicités et des accords secrets ont permis aux services de nouer des liens étroits avec les exploitants de câbles, les opérateurs et les industriels. Les gouvernements successifs ont validé ces investissements dans la PTM. Le président Sarkozy l’a approuvé durant l’été 2007 et ses successeurs ont poursuivi ces plans secrets.« A la suite des préconisations du Livre blanc de 2008, nous avons pu développer un important dispositif d’interception des flux Internet », a admis le patron de la DGSE, Erard Corbin de Mangoux, devant les députés de la commission de la Défense en 2013.« Nous stockons bien évidemment tous les mots de passe, nous avons des dictionnaires de millions de mots de passe », avait déjà confié Bernard Barbier lors d’un colloque d’experts en 2010. En réalité, une poignée de conseillers ultra-régaliens, dans les ministères, au sein de l’administration, au Conseil d’Etat ont couvé cet outil de surveillance de masse, qui s’est développé durant des années…. en toute illégalité et dans une absence totale de transparence.

Outre le récit passionnant de cette ascension silencieuse de la PTM, Jacques Follorou met en exergue les différentes manières dont, face à la fièvre sécuritaire, le droit a été tordu, le débat “confisqué”, les règles de la démocratie contournées, les contre-pouvoirs (notamment le Parlement) oubliés et affaiblis. Au nom de la lutte contre le terrorisme, presque tout a été autorisé et toléré, même la surveillance des métadonnées  de citoyens français, et y compris des échanges confidentiels de milliards de données au sein d’une “amicale” d’agences de renseignement alliées. Les manoeuvres des services pour faire adopter une loi sur le renseignement en 2015, juste après les attentats de janvier, qui leur procure davantage de sécurité et de marges de manoeuvres, sont révélatrices de ces carences de la démocratie: débat enterré, contre-expertise écartée, esprits “vampirisés” par la lutte contre le terrorisme. Sans compter la “militarisation” croissante de la réponse aux défis du terrorisme islamiste.

Jacques Follorou estime, lui, que la démocratie serait plus résiliente et plus forte si elle n’était pas étouffée par un appareil d’Etat devenu Léviathan. Il soulève des questions utiles et suscite un débat légitime. Peu de livres le font ainsi.

24
Oct
2018
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Génération Beltrame

Dans le Figaro Magazine du 20 octobre 2018, j’ai fait paraître une enquête sur l’impact de la mort du colonel Beltrame, suite à l’attentat de Trèbes du 23 mars dernier. En interrogeant de nombreux responsables de la gendarmerie, des élus locaux, des dirigeants d’école et d’élèves, on constate que la mort héroïque d’Arnaud Beltrame a profondément marqué les esprits. Au-delà de l’hommage national qui lui a été rendu le 28 mars, des centaines de lieux portent déjà son nom et plusieurs ouvrages lui sont consacrés. A mon sens, pour trois raisons essentielles:

le geste héroïque consistant à prendre la place d’une otage en risquant sa vie n’est pas courant. Même s’il n’est pas conforme aux règles (comme me le rappelle dans l’article le directeur général de la gendarmerie nationale, le général Lizurey), il renvoie chacun à des questions fondamentales sur ce qu’on ferait dans ce cas de figure. Et la réponse n’est pas évidente…

Le parcours et la carrière d’Arnaud Beltrame en ont fait une figure droite et chevaleresque, qui, en dépit de ses échecs, incarne des valeurs auxquelles beaucoup sont attachés.

Enfin les circonstances et le moment de l’attentat de Trèbes ont constitué un tournant, chaque citoyen sentant que le terrorisme islamiste peut désormais frapper partout, mais que l’on peut aussi s’y opposer. Et les soldats morts au combat, sur des théâtres extérieurs, restent inconnus, alors qu’Arnaud Beltrame a eu un visage.

Au-delà de l’émotion, c’est la première fois qu’une telle figure de “héros” transparaît aussi publiquement dans la lutte contre le terrorisme et suscite des vocations, au point qu’on peut parler d’une forme de génération Beltrame en gestation. Reste à savoir si cet effet sera durable et se transformera en action, comme me l’a confié Cédric Beltrame, l’un des frères d’Arnaud.

Dans un message qu’il m’a adressé après la parution de l’article, Cédric Beltrame m’écrit: “Merci pour l’article, tous ceux qui l’ont lu ont trouvé que c’était très bien et reflétait bien l’état d’esprit d’une majorité de français par rapport à l’acte héroïque d’Arnaud et face au futur.”

Pour lire l’article complet du Fig Mag, c’est ici .  MAG1982_072,

 

Et pour prolonger le sujet, plusieurs ouvrages à lire et découvrir

-Arnaud Beltrame, le héros dont la France a besoin, de Jacques Duplessy et Benoît Leprince, Editions de l’Observatoire (juin 2018), 190 pages, 17€

Ce livre a le mérite d’avoir été le premier à revenir sur l’ensemble des événements tragiques de Trèbes et sur le parcours de l’officier décédé le 24 mars 2018. Ecrit dans la foulée par deux journalistes, il a bénéficié de l’appui, sous forme de préface et postface, de deux personnalités de poids : le général Richard Lizurey, directeur général de la gendarmerie nationale, et Bernard Bajolet, ancien directeur de la DGSE et ex-ambassadeur de France en Irak, où il avait côtoyé Arnaud Beltrame. Une partie des recettes du livre sera reversée à la fondation « Maison de la Gendarmerie ».

-Arnaud Beltrame, gendarme de France, de Christophe Carichon, Editions du Rocher (3 octobre 2018), 224 pages, 16,9€.

Ecrit par un professeur d’histoire, spécialiste des questions militaires, et reposant sur de nombreux témoignages, dont ceux de sa famille, cette biographie détaillée est centrée sur les racines, l’itinéraire, les étapes et les quêtes spirituelles qui ont construit Arnaud Beltrame. Il inclut également des précisions sur la prise d’otages à Trèbes, notamment les échanges d’Arnaud Beltrame avec les forces de l’ordre avant l’assaut. Un ouvrage complet.

Arnaud Beltrame, l’héroïsme pour servir, Mareuil Editions, (31 octobre 2018), 18€.

Signé par un ancien journaliste à l’AFP, expert des sujets de sécurité, ce livre retrace également la vie de l’officier, son rôle à Trèbes et les hommages qui lui sont rendus. Il s’attache surtout à resituer son acte dans l’histoire de la gendarmerie, de ses faits d’armes militaires, depuis la bataille d’Azincourt (1415) jusqu’à l’assaut du GIGN à Marignane en 1994.

-Frère courage, genèse d’un héros, de Cédric et Damien Beltrame, Grasset (31 octobre 2018), 240 pages, 18€

Les deux frères cadets d’Arnaud Beltrame ont décidé de prendre la plume pour raconter, sans volonté exhaustive, des moments forts partagés : un destin de famille bouleversée, des jeux d’enfance, des marches communes en Corse ou dans les Alpes. Ils livrent un récit personnel sur l’itinéraire de ce « soldat d’exception » que les armes et la violence ne fascinaient pas. Dans la fraternité de sang, puis dans celle liée à sa foi catholique et à son idéal maçonnique, transparaît un homme qui a connu aussi des moments difficiles et qui plaçait l’honneur au-dessus de tout.

 

 

18
Oct
2018
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Bureau des légendes, saison 4: à Moscou, tout est possible…

La Saison 4 du Bureau des légendes va être diffusée par Canal Plus à partir du 22 octobre. Ayant eu le privilège d’en voir une grande partie en avant-première(mais pas la fin, qui, je le suppose, réserve des surprises décoiffantes) , je peux en parler un peu, non pas pour spoiler l’intrigue à ceux qui vont la regarder, mais pour évoquer les tendances qui caractérisent cette saison.

Le show-runner Eric Rochant (photo ci-dessous), chef d’orchestre de cette série, garde son exigence artistique et éditoriale: à savoir qu’il ne fait pas de compromis avec des styles de séries d’action “made in USA”, formatées avec 3 scènes d’action pure dans chaque épisode, sinon rien.

Par rapport à la saison 3, on peut estimer que le rythme est plus lent, un peu moins tendu, mais c’est au bénéfice d’un repositionnement de la série sur des thématiques nouvelles, sans relâcher nos héros.

La série sait se renouveler, puisqu’à après 3 saisons orientées sur le Moyen-Orient, la Syrie et Daech, l’intrigue se tourne vers la Russie de Poutine et les menaces du monde cyber.

Certes, la guerre en Syrie est toujours présente, avec l’un des analystes qui est envoyé sur le terrain à la recherche de djihadistes français dangereux, mais cela demeure une intrigue secondaire. Ce déplacement géographique, vers Moscou – comme nous l’avions écrit dès l’été 2017 dans un article du Fig Mag à retrouver ici -et l’informatique, permet à Eric Rochant d’aborder ce qu’il appelle les “méga-trends” du monde contemporain, à savoir des tendances lourdes de l’actualité et de la géopolitique, à savoir le poids de la Russie (diplomatique, militaire, stratégique) et le nouveau front de l’espionnage que constituent les menaces cyber (notamment celles venant de Russie justement), avec les risques de manipulation. C’est la nouvelle toile de fond du récit, dans lequel “Malotru” (Mathieu Kassovitz) tente de nager, voire de se sauver, et la DGSE essaie de jouer ses cartes. Pas facile, avec des espions russes retors, des agents doubles ou triples, des pièges et des mines posées partout. A Moscou, tout est possible… et à Paris aussi…

Les erreurs et dysfonctionnements qui ont permis au “traître” Malotru – rappelons qu’il a trahi la DGSE pour les yeux d’une belle Syrienne – de s’en sortir jusque là, avec des complicités internes, font – enfin, dira-t-on – l’objet d’une enquête au sein de la DGSE. Pour le réalisme de la série, c’est mieux! Et là, l’incroyable Mathieu Amalric (photo ci dessous), acteur puissant et subtil, entre en jeu, dans le rôle d’un méchant enquêteur, baptisé du surnom de JJA, comme Jesus James Angleton, le très paranoïaque directeur du contre-espionnage de la CIA des années 60, qui voyait des “espions rouges” partout, y compris au sein de son service, ce qui provoqua des dégâts internes considérables. Le pire était qu’il n’avait pas totalement tort! Mais quand le poison du doute s’instille dans un service de renseignement, c’est une véritable bombe à fragmentation… Disons simplement, sans en dévoiler trop, que Mathieu Amalric joue ce rôle à merveille…

Bref, cette saison 4 se déguste à petites doses, comme un doux brevage, ou plutôt une drogue addictive. Tant pis pour l’invraisemblance de certains morceaux du scénario, ici ou là. On y croit!…

A suivre, l’actualité du BDL sur twitter ici

A lire aussi, le livre « Le bureau des légendes décrypté » paru ces jours-ci, avec Bruno Fuligni, historien et maître de conférence à Sciences Po, qui raconte, en 18 leçons simples, ce qu’il faut savoir sur le vrai monde de l’espionnage.

 

 

28
Jul
2018
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Affaire Benalla: les barbouzes sont de retour…

On a eu du mal à y croire. Mais l’invraisemblable affaire Benalla a fait ressurgir les fantômes des vieilles affaires de la Vème République, celles des hommes de main des présidents qui se croient parfois tout permis…

J’ai répondu à quelques questions de Libération, le 20 juillet, sur cette affaire. A lire ci-dessous et à découvrir ici Vincent Nouzille : «Cet acte violent a un vieux parfum du SAC de De Gaulle» – Libération

Et j’ai contribué à la cover du Figaro Magazine ( que l’on peut lire intégralement ici, MAG1970_024.OK pdf ) en racontant les histoires des barbouzes sous Mitterrand, et sous Chirac.

Voici mon papier d’introduction sur “Les hommes de main des présidents”

Les barbouzes sont-elles de retour? L’affaire Benalla – ce proche du président Macron accusé de violences lors des manifestations du 1er Mai et longtemps couvert par l’Elysée – semble en attester. L’incident initial s’est transformé en quelques jours en véritable scandale d’Etat. Les révélations des médias et des enquêtes déclenchées dans la foulée n’ont pas fini de surprendre : l’ancien garde du corps du candidat Macron était devenu, depuis l’élection de son mentor, un homme tout puissant dans l’ombre du président. Nommé adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron en juin 2017, Alexandre Benalla avait, semble-t-il, la haute main sur la sécurité des déplacements présidentiels. Il s’est même vu confier par son patron la mission de réformer le dispositif de sécurité : celui-ci repose essentiellement sur le Groupement de sécurité de la présidence de la République (GSPR), composé de gendarmes et de policiers d’élite, qui dépend officiellement du ministère de l’Intérieur. Objectif : donner plus de liberté aux hommes de l’Elysée pour faire ce qu’ils veulent.

Omniprésent lors des voyages, promu au rang de lieutenant-colonel dans la réserve opérationnelle de la gendarmerie sur ordre de l’Elysée, Alexandre Benalla bénéficiait visiblement d’appuis et de sésames hors du commun. Ses dérapages et les dysfonctionnements qui ont suivi révèlent à quel point le pouvoir élyséen peut aveugler ceux qui ont pourtant promis de changer les règles. Emmanuel Macron, qui fonctionne, depuis les débuts de son ascension politique météorique avec une équipe restreinte de collaborateurs, a entraîné avec lui des militants dévoués tout autant que des carriéristes pressés. L’ivresse de la victoire et celle du pouvoir ont fait tourner les têtes, au point d’inciter certains à abuser de leurs fonctions et obtenir des passe-droits.

Il est vrai que les présidents successifs de la Vème République n’ont jamais lésiné sur l’emploi de séides et de fidèles, prêts à tout pour les servir, y compris à franchir les lignes jaunes. Des sombres histoires du Service d’action civique (SAC), le service d’ordre du parti gaulliste, aux scandales de la cellule des gendarmes de l’Elysée sous François Mitterrand (que je racontais dans le détail dans mon livre “Erreurs fatales”, 2017, la liste est longue de ces dérives, imputables aux présidents eux-mêmes. Souvent méfiants à l’égard des services officiels, ils préfèrent parfois s’entourer d’hommes de toute confiance, davantage choisis pour leur loyauté aveugle que pour leurs compétences.

 

 

LIBERATION 20/7/2018

Affaire Benalla : «cet acte violent a un vieux parfum du SAC de De Gaulle»

Le recours à des profils atypiques est une pratique traditionnelle de la Ve République, retrace le journaliste Vincent Nouzille.

Journaliste indépendant et réalisateur de documentaires Vincent Nouzille a écrit de nombreux ouvrages sur les affaires de la Ve République et les officines plus ou moins occultes autour de l’Elysée.

Que vous inspire cette «affaire Benalla» ?
A première vue, son acte violent du 1er Mai a un vieux parfum du SAC, le service d’action civique à la botte du pouvoir gaullien dans les années 60. Le contexte est certes totalement différent et les faits reprochés n’ont absolument pas la gravité de ceux de l’époque. Mais c’est une constante de la Ve République d’avoir eu des présidents qui, par un mélange de méfiance pour les services officiels et de fidélité à des amitiés plus ou moins louables, ont eu recours à des profils atypiques pour leur sécurité.

C’est le cas ici ?
A première vue, non. Ce qui pêche dans cette histoire, c’est surtout la manière dont cet individu a été sanctionné et la communication de l’Elysée. A ce stade, le cas Benalla ressemble plus à la dérive d’un comportement individuel qu’il ne met au jour un système sciemment institué par le pouvoir en place. L’effet politique est évidemment désastreux mais gardons-nous d’en tirer des conclusions trop hâtives.

Vous dites que les présidents ont toujours eu besoin d’hommes de main dévoués…
La nature du pouvoir présidentiel sous la Ve peut donner à ceux qui s’en sentent ne serait-ce que très partiellement les dépositaires un sentiment de toute-puissance. Parfois, cela peut déraper, d’autant plus quand on a affaire à des esprits fragiles ou pervers. Macron dirige visiblement la France avec une super garde rapprochée qui se compte sur les doigts des deux mains. On peut imaginer que certains de ses lieutenants se croient tout-puissants.

De quand peut-on dater le recours à des fidèles plutôt qu’aux forces de l’ordre pour la sécurité du président ?
La matrice originelle, c’est le pouvoir gaullien. Lorsque le Général arrive au pouvoir à la fin des années 50 dans un contexte de très forte tension marquée par la guerre d’Algérie, il amène avec lui ses fidèles. Il y a à l’époque des craintes d’attentats et de trahisons en tout genre qui justifient aux yeux du pouvoir le recours à ce système.

Et ensuite ?
L’autre grande dérive, c’est celle des années Mitterrand, qui avait une méfiance chronique des «services» et de la police. Avec l’arrivée du commandant Prouteau à l’Elysée, les gendarmes prennent leur revanche et ont la haute main sur le GSPR, qui est créé à cette époque. Au nom de la lutte antiterroriste, cette cellule se met entièrement au service d’une famille avec pour mission de protéger ses secrets, y compris au moyen d’écoutes illicites et massives. Les choses se calment un peu avec Chirac, qui confie la protection de sa réputation plus que de sa personne au duo constitué du préfet Philippe Massoni et du général Rondot, qui sera inquiété dans l’affaire Clearstream. Là où Mitterrand et Chirac faisaient plutôt confiance à des hommes hors système, la présidence de Sarkozy, passé par le ministère de l’Intérieur, marquera le grand retour des flics en misant à fond sur un appareil policier qu’il maîtrise parfaitement. Quant à Hollande, à part l’épisode du scooter qui avait fait jaser sur la rigueur du GSPR, il n’y a pas grand-chose à en dire.

Lors de la présidentielle, on a dit que le régalien était le talon d’Achille du candidat Macron
Ça s’est révélé faux. Cette faiblesse supposée a été compensée par le recrutement de cadres très expérimentés comme le préfet Patrick Strzoda, son directeur de cabinet et supérieur hiérarchique d’Alexandre Benalla. Encore une fois, la question de la transparence se posera toujours dans un pays marqué par la très forte centralisation du pouvoir à l’Elysée, mais l’époque des dérapages complets à la mode du SAC ou des cellules Mitterrand semble révolue.

Propos recueillis par Christophe Allix

 

13
Jun
2018
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“Erreurs fatales”, l’édition de poche est parue

13 juin 2018: l’édition de poche (J’ai lu) de mon livre “Erreurs fatales, comment nos présidents ont failli face au terrorisme” vient de paraître. Coédité lors de sa première sortie (janvier 2017) par Fayard et Les liens qui libèrent, mon enquête avait fait pas mal de bruit à l’époque, notamment parce que je révélais que les failles du dispositif antiterroriste français ne dataient pas d’hier, et qu’elles relevaient notamment de carences ou d’erreurs commises par les présidents successifs. Je dévoilais également que les assassinats ciblés décidés par l’Elysée étaient plus nombreux que ce que François Hollande voulait bien admettre et que cela donnait lieu parfois à des dérapages et dommages.

Suite à cette enquête, le nouveau président élu Emmanuel Macron a décidé de corriger un peu le tir, notamment avec une diplomatie plus réaliste, un renforcement des services de renseignement et la mise en place à l’Elysée d’une task-force antiterroriste censée coordonner les services et l’action dans ce domaine. Depuis un an, cette cellule, dirigée par le préfet Pierre de Bousquet de Florian, ancien patron respecté de la DST (surveillance du territoire), a mis un peu d’huile dans les rouages, sans vraiment réformer fondamentalement, ni simplifier radicalement le système (si ce n’est la fusion attendue, au ministère de l’intérieur, d’un état-major de lutte sur la prévention du terrorisme avec l’unité de coordination de la lutte antiterroriste, qui se marchaient sur les pieds). Les querelles des services ont, dit-on, diminué, d’autant que les directeurs de la DGSE (le diplomate Bernard Emié) et de la DGSI (le préfet Laurent Nunez) s’entendent plutôt bien.

Une vingtaine d’attentats ont été déjoué en 2017 et plusieurs en 2018. Mais la dissémination des menaces rend le dispositif toujours fragile et chaque attentat (Trèbes, notamment) révèle que des failles de surveillance et d’analyse de dangerosité des individus repérés demeurent. Une nouvelle série de mesures est en cours de préparation, concernant la radicalisation, le suivi des anciens condamnés, la surveillance cyber. Il y a encore fort à faire…

Pour comprendre d’où l’on vient et quelles erreurs fatales ont été commises depuis plus de 30 ans sur le front de l’antiterrorisme par nos présidents, voici donc l’édition de poche, dont voici la présentation…

“Aveuglement, naïveté, passivité ? Qu’il s’agisse de Mitterrand, Chirac, Sarkozy ou Hollande, nos présidents ont tous commis des erreurs fatales face au terrorisme. Improvisations après les attentats, réformes retardées ou bâclées, gestion chaotique des prises d’otages, marginalisation des juges, déni de la montée du djihadisme intérieur, faux pas militaires : la liste est longue, et aucun dirigeant n’est parvenu à réprimer la crise.

La France semblait protégée par un dispositif judiciaire et policier efficace, or, le feu couvait. Pendant deux ans,Vincent Nouzille a collecté des témoignages d’acteurs de premier plan et des documents confidentiels prouvant les carences du pilotage de la lutte antiterroriste et du renseignement. Le bilan est alarmant !

« Le constat dressé […] est accablant et peut se résumer ainsi : personne ne pilote la lutte antiterroriste en France ! » (Le Point)