9
May
2018
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Quand Israël cachait son programme nucléaire militaire…

Alors que Israël a récemment accusé l’Iran d’avoir menti sur son programme nucléaire durant des années, ce qui est plus que probable, programme contre lequel la communauté internationale s’est mobilisée, le jugeant potentiellement déstabilisateur, on peut rappeler quelques faits historiques concernant le programme nucléaire militaire conduit par Israël dans les années 50 et 60 dans un contexte de guerre froide. En réalité, les dirigeants israéliens ont pratiqué le secret et les cachotteries à propos du projet visant à doter leur pays de l’arme atomique à titre défensif. Ce type de projet relève toujours du secret d’Etat et les pays qui le développent ne le crient pas sur les toits!

Comme je le raconte en détail, documents à l’appui, dans « Histoires secrètes France-Israël 1948-2018 » (LLL), c’est bien la France qui a aidé secrètement Israël à se doter d’un armement atomique. Les premiers contacts entre le CEA français (Commissariat à l’énergie atomique) et la Commission israélienne de l’énergie atomique (CIEA) ont été noués dès le début des années 50.

Le Premier ministre, David Ben Gourion, veut alors doter son jeune pays de l’arme de dissuasion suprême. Avec son émissaire Shimon Peres (à droite en costume sur la photo ci dessus, face à Ben Gourion), il négocie, durant la crise de Suez de l’automne 1956, des premiers accords secrets (ci-joint fac-simile du premier accord) avec le gouvernement de Guy Mollet pour la fourniture d’un centre nucléaire de recherche et d’une usine d’extraction de plutonium. Après le fiasco de l’opération de Suez, Guy Mollet accélère le programme militaire français et donne son feu vert à une aide au projet d’Israël : « Je leur dois la bombe », dit-il.

Les travaux du centre atomique de Dimona, dans le désert du Néguev, débutent en 1957, dans la plus grande confidentialité, avec des sociétés écrans, pour ne pas éveiller les soupçons des Etats-Unis ou de l’URSS. Un deuxième accord franco-israélien de coopération, encore plus secret, est signé le 26 août 1957, portant sur « la fabrication d’armes atomiques ». Seule condition : officiellement, les premières recherches sont à but « pacifique », et si Israël veut en faire un usage militaire, il devra demander un feu vert de la France.

Lorsque De Gaulle arrive au pouvoir en 1958, il décide de stopper cette coopération. Car le Général veut que la France accède au club des nations atomiques sans être accusée de prolifération. Mais la coopération se prolonge durant plusieurs années, en dépit des consignes de l’Elysée. « Les rapports franco-israéliens se poursuivaient sur le plan des questions atomiques dans le dos du gouvernement, en catimini, dans l’incorrection la plus totale », écrira Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères, opposé à ce projet franco-israélien.

En juin 1960, Ben Gourion rencontre De Gaulle à l’Elysée pour la première fois. Durant leur entretien du 17 juin, (que je reproduit en intégralité dans mon livre), De Gaulle demande à son visiteur pourquoi Israël a besoin d’une bombe atomique. Ben Gourion lui répond que les bombardiers égyptiens pourraient détruire Israël en peu de temps s’ils le voulaient. « En une heure de temps, l’Égypte pourrait donc créer des conditions telles qu’elle serait en mesure de remporter la victoire. […] Israël sait qu’il perdrait dans une guerre les meilleurs de ses éléments. […] Une perte importante d’hommes porterait un coup fatal au pays. Pour cette raison et pour d’autres d’ordre général, Israël désire posséder des moyens de dissuasion suffisamment puissants pour éviter une guerre au Moyen-Orient. La bombe atomique constituerait un atout considérable à cet égard ».

De Gaulle reste imperméable à cet argument. « Si Israël possédait une bombe atomique, l’Égypte ne tarderait guère à en recevoir une aussi. Je comprends très bien votre souci, mais si la France était le seul pays à armer ainsi un autre État, alors que ni les États-Unis, ni l’Angleterre, ni l’Union soviétique n’ont aidé personne en la matière, elle se mettrait dans une situation internationale impossible, à un moment où elle ne jouit pas de très grandes facilités au plan mondial. » Autrement dit : De Gaulle refuse désormais toute aide à Israël. Or Ben Gourion s’était engagé à consulter les Français avant d’aller plus loin dans son projet. Le leader israélien déclare donc à De Gaulle: « En mon nom, mais aussi au nom de mon pays, je prends l’engagement solennel de respecter la décision de la France… L’usine sera uniquement utilisée pour la recherche scientifique et pour la production d’énergie électrique. Je ne veux même plus penser à la bombe. » Ben Gourion repart de Paris sur cette promesse.

Il ne la tiendra pas. Israël poursuit son projet sans l’aval de la France, après l’arrêt de la coopération bilatérale, officialisée par un accord secret de février 1961. Entre temps, les Américains et les Soviétiques ont découvert la vraie nature du centre de Dimona… Mi-décembre 1960 Le New York Times estime qu’Israël a « trompé les États-Unis » sur le réacteur du Néguev. Ben Gourion explique publiquement qu’il s’agit d’une simple usine textile, sans vraiment convaincre, avant d’admettre, devant la Knesset, le 21 décembre 1960, qu’un réacteur est bien en cours de construction. Il jure qu’il sera dédié uniquement à la recherche civile ! Les Américains en doutent et font monter la pression sur Israël, en envoyant des inspecteurs à Dimona.

Les tromperies se poursuivent quelques temps plus tard, car Israël achète secrètement de l’uranium dans des pays tiers, au Gabon et en Afrique du sud, sans prévenir les Français, alors qu’ils s’étaient engagés à le faire. Le 5 juillet 1963, les experts du Quai d’Orsay s’inquiètent : « Il semble que les techniciens israéliens aient poursuivi [la] construction [de l’usine de plutonium], malgré le bouleversement provoqué par l’arrêt de notre aide technique et industrielle, et qu’ils aient bon espoir de l’achever. » Autrement dit, Israël a caché aux Français qu’ils continuaient de travailler sur un projet menant à la bombe atomique.

Selon les experts et historiens, Israël s’est doté de ses premières têtes nucléaires dès 1966-1967. Il lui a fallu dix ans pour mener à bien la première phase de ce projet, qui n’a jamais été reconnu officiellement.

 

Plus de détails et toute l’histoire à lire dans

« Histoires secrètes, France-Israël, 1948-2018 » (LLL 2018)

 

Et une vidéo interview sur le sujet pour Radio France International

 

 

 

30
Apr
2018
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“Histoires secrètes France-Israël se lit comme un roman d’aventures” RTL

Vendredi 27 avril, j’ai été interviewé sur mon livre “Histoires secrètes France Israël 1948-2018” par Bernard Poirette, sur RTL.

Il a présenté le livre ainsi:

“Un livre formidable qui se lit comme un roman d’aventures politiques”

On peut retrouver l’entretien ici. 

ou le réécouter aussi ici

Voici, ci-dessous, la présentation de l’émission sur le site de RTL

France-Israël : 70 années de relations diplomatiques riches

INVITÉ RTL – Dans “Histoires secrètes : France-Israël (1948-2018)”, le journaliste Vincent Nouzille revient sur 70 ans de relations compliquées entre les deux États.

Le 14 mai prochain, l’État hébreu fêtera ses 70 ans d’existence. 70 années de relations diplomatiques riches entre Israël et la France que relate Vincent Nouzille dans Histoires secrètes : France-Israël (1948-2018) (Les liens qui libèrent). Le journaliste rappelle que l’entente cordiale qui régnait entre les deux pays s’est arrêtée avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle.

Avant, “toute la classe politique français communi[ait] dans la ferveur sioniste“, assure Vincent Nouzille. Cela s’explique notamment par la culpabilité d’après-guerre par rapport au régime de Vichy. Une alliance militaire s’est même nouée dans les années 1950. La France est en effet menacée par la guerre d’Algérie et Israël par l’Égypte de Nasser. “Toutes les armes israéliennes jusqu’en 1967 sont françaises”, commente le journaliste.

 Mais avec sa politique tournée vers les pays arabes, Charles de Gaulle modifie profondément les relations avec l’ancien allié. “Le divorce va advenir pendant la guerre des Six Jours“, précise Vincent Nouzille, car de Gaulle considère qu’Israël ne doit pas attaquer en premier. L’État hébreu ne va pas tenir compte de cette injonction et lancer les hostilités, poussant ainsi le Président français a prononcer un embargo sur les armes.

27
Apr
2018
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“Histoires secrètes France-Israël”: “les relations franco-israéliennes comme vous ne les avez jamais vues”…

Dans l’émission Un jour dans le monde, sur France Inter le 26 avril, Pierre Weill m’a longuement interviewé sur mon livre

“Histoires secrètes, France-Israël 1948-2018” (LLL) paru la veille.

Une occasion de détailler le ton parfois mordant des échanges à haut niveau entre nos présidents et les responsables israéliens, que je rapporte dans le livre, et de nombreuses révélations sur les coulisses de ces relations spéciales.

Une émission à réécouter ici


L’émission présentait ainsi le livre:

“les relations franco-israéliennes comme vous ne les avez jamais vues!”

Et si on visitait coulisses des relations franco-israéliennes avec Vincent Nouzille ?

Israël a 70 ans ! Et, pour l’occasion Vincent Nouzille publie, le 25 avril, “Histoires secrètes : France-Israël 1948-2018.”

Depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, les deux pays entretiennent des relations passionnelles et contrariées. Des relations qui se sont concrétisées par une alliance entre les deux pays qui a duré vingt-cinq ans ayant renforcée l’importance de la communauté juive française.

Les conseils Français agacent souvent les Israéliens, qui, en retour reprochent à la France de ne pas suffisamment les comprendre et les soutenir.

Dans ce livre, le journaliste, écrivain et auteur de documentaires, nous raconte le dessous des cartes. Grâce à des centaines de documents extraits des archives françaises, israéliennes et américaines, et à des témoignages d’acteurs de premier plan, Vincent Nouzille révèle pour la première fois des conversations privées de chefs d’Etat, des accords secrets, des guérillas clandestines et recueille des confidences – parfois impitoyables – de dirigeants français et israéliens.

Histoires secrètes : France-Israël 1948-2018, on en parle avec l’auteur.

24
Apr
2018
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Ce qu’ont (vraiment) dit nos présidents sur Israël: le quiz !

Découvrez “qui a dit quoi sur Israël: des citations de nos présidents sur l’Etat hébreu, comme

“Je suis votre ami et je le resterai toujours” ou

“La politique d’Israël est suicidaire”…

et beaucoup d’autres phrases chocs. Devinez lesquels des présidents (de Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande) a prononcé ces phrases

Testez vos connaissances dans un quizz pas comme les autres! C’est ici

Toutes les réponses et les explications dans “Histoires secrètes, France Israël 1948- 2018”, mon nouveau livre à paraître le 25/4

 

21
Apr
2018
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“Histoires secrètes France-Israël 1948-2018”

Voici mon nouveau livre, paru le 25 avril, chez LLL

HISTOIRES SECRETES, FRANCE-ISRAEL 1948-2018

Après plus d’une année d’enquête, j’ai rédigé ce nouveau récit historique, nourri de milliers de documents inédits et de témoignages exclusifs, sur les relations entre la France et Israël à haut niveau depuis la création de l’Etat d’Israël, voici 70 ans.

Autrement dit: la chronique détaillée et vivante des échanges et des conversations secrètes des chefs d’Etat, présidents français et premiers ministres israéliens, des alliés peu commodes, qui ne mâchent généralement pas leurs mots! Confidences, plans secrets, accords confidentiels, espionnage réciproque: il y a tout cela dans cet ouvrage, avec de nombreux documents inédits en annexes.

Il est vrai que le sujet est sensible, parce que la France et Israël ont noué, durant les années 50 une alliance unique, diplomatique, stratégique, militaire, et même nucléaire, qui a marqué les premières années d’Israël. Jusqu’à un beau jour de juin 1967, quand De Gaulle a rompu avec cette idylle en dénonçant Israël comme “l’agresseur” dans la guerre des Six-Jours. Le divorce fut rude, et jamais Israël n’a pardonné à la France ce qui était ressenti comme une “trahison”. Des années de froid, de brouilles, d’incompréhensions ont suivies, tandis que les présidents suivants (Pompidou, Giscard) critiquaient Israël et que la diplomatie française cultivait sa “politique arabe”.

Le réchauffement sous Mitterrand lui a permis de délivrer des messages sur les droits des Palestiniens à un Etat reconnu, mais sans être vraiment entendu. Jugé trop pro-Arafat, Chirac a été mal perçu en Israël, malgré plusieurs tentatives de rapprochement. C’est Nicolas Sarkozy, puis François Hollande, qui ont le plus clairement affiché leur sympathie pour l’Etat hébreu, non sans volte-faces, tensions, bras de fer et coups tordus, que je raconte dans le détail.

Entre la France et Israël, c’est toujours une ligne à haute tension… et une volonté d’influence réciproque, en partie illusoire…

Pour savoir ce que nos présidents ont (vraiment) dit sur Israël et connaître les coulisses du pouvoir, lisez “Histoires secrètes…”.

Un quizz amusant sur “qui a dit quoi” sur Israël, à découvrir ici…

 

Des premiers échos dans les médias

-La chaîne i24news parle déjà de mon livre en expliquant qu’il apporte un “regard nouveau sur les 70 ans de relations entre la France et Israël”, avec un petit sujet de 5mn qui retrace ces relations, avec des citations de présidents extraites du livre. A voir ici

-Le Figaro Magazine a publié le 27/4 des extraits de mon livre, à retrouver ici

Les Inrockuptibles m’ont longuement interviewé, à lire ici

France-Inter m’a interviewé sur le livre, une interview par Pierre Weill à réécouter ici

-RTL m’a invité le 27/4 pour parler du livre, l’interview par Bernard Poirette à réécouter ici

-Le site vidéo Loopsider a fait un petit montage vidéo avec une interview et des archives, à voir ici

-L’hebdomadaire Actualité juive m’a également interviewé, des propos à retrouver ici.

-Le site Le Média m’a interviewé le 2/5, une vidéo à retrouver ici

-Radio France International m’a enregistré en vidéo (ici) sur les relations franco-israéliennes et invité dans l’émission “Une semaine d’actu”, le 12/5, une émission à réécouter ici.

13
Apr
2018
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La guerre secrète des services français pour neutraliser les djihadistes de l’État islamique

Dans le Figaro Magazine du 13 avril 2018, je publie une nouvelle enquête sur la traque des djihadistes français (et francophones) de l’Etat islamique par les services secrets et les états-majors français. Cette traque vise à “neutraliser“, c’est-à-dire capturer quand c’est possible, ou éliminer, tout simplement!

J’ai raconté, dans “Les tueurs de la République” (Fayard, 2015), comme François Hollande avait pris des décisions d’assassinats ciblés (appelées “opérations Homo” pour certaines exécutions clandestines de la DGSE) concernant des ennemis présumés de la France. Et qu’il avait des listes de cibles (high value targets ou high value individuals, HVT/HVI) proposées et actualisées par ses services de renseignement. Hollande l’a lui-même confirmé à mes confrères Gérard Davet et Fabrice L’Homme dans leur ouvrage “Un président ne devrait pas dire çà” paru fin 2016. J’ai donné de nouvelles précisions sur le nombre de ces exécutions ciblées dans “Erreurs fatales” (Fayard/LLL, 2017).

La nouveauté, que je raconte en détail dans le Figaro Magazine, tient bien au fait que cette politique d’élimination a aussi visé, à partir de 2015, des Français partis faire le djihad en Syrie et en Irak dans les rangs de l’Etat islamique. Hollande a brisé un tabou pour tenter d’entraver les attentats de novembre 2015. Et l’autre nouveauté est que son successeur Emmanuel Macron est aussi radical sur le sujet que son prédécesseur.

Des alliances officielles ou officieuses ont été nouées avec nos partenaires (américains, ou, localement, irakiens ou kurdo-arabes) pour traquer et frapper nos cibles communes, notamment en 2017 lors des batailles de Mossoul en Irak et Raqqa en Syrie. Drones, bombes, artillerie, raids au sols, missions clandestines: tous les moyens ont été employés. Selon mes informations, DGSE a été très active sur place et les forces spéciales (qui dépendent du Commandement des opérations spéciales, et de l’état-major des armées) étaient présentes du côté de Mossoul et de Raqua pour collecter du renseignement et aider à la localisation et à la neutralisation des cibles, en lien avec les forces combattantes au sol.

Cette chasse est loin d’être terminée car l’objectif est bien de limiter au maximum les retours en France, comme l’avait laissé entendre la ministre des armées Florence Parly en octobre dernier.

Or, si au moins 300 djihadistes français (le bilan est imprécis, il pourrait aller jusqu’à 500 décès) sont morts en Syrie et en Irak depuis 2014, il en reste des centaines dans la nature, qui ont disparu des radars. Les services les cherchent, car ils constituent des menaces. L’Etat islamique a perdu son fief, mais il a des relais et des affiliés dans de nombreux pays. Des djihadistes francophones ont déjà rejoints ces contrées. La traque continue…

L’ensemble de l’article à retrouver ici

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27
Mar
2018
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Rise and kill first: une histoire des assassinats ciblés israéliens

Depuis la Deuxième guerre mondiale, Israël a assassiné plus de personnes qu’aucun pays occidental“. Celui qui écrit cela n’est pas un anti-israélien militant, mais au contraire un journaliste israélien réputé: Ronen Bergman, qui travaille sur les sujets militaires et de renseignement pour le grand quotidien Yedioth Ahronoth et contribue également au New York Times Magazine. Malgré la censure et les obstacles, cet expert a pu côtoyer, rencontrer, interviewer la plupart des dirigeants israéliens, des responsables des services secrets israéliens (le très connu Mossad, mais aussi le Shin Bet (renseignement intérieur), l’Aman, le service de renseignement militaire, et les autres), des agents de terrain qui ont mené les opérations.

Il nous livre le fruit de son enquête dans un véritable pavé, bourré de révélations, titré “Rise et kill first, the secret history of Israel’s Targeted assassinations” (Random House), qui vient de paraître aux Etats-Unis et en Europe. Ce livre de 780 pages est passionnant d’un bout à l’autre, parce qu’il raconte, dans le détail, l’ensemble des opérations qui ont conduit Israel, avant même sa création, à tuer, se venger, se protéger, se prémunir, frapper tous ses ennemis présumés, qu’ils soient arabes, palestiniens, égyptiens, jordaniens, irakiens, iraniens…

D’une certaine façon, à la lecture du livre très précis de Bergman, on se rend compte à quel point certains assassinats ont pu changer le cours de l’histoire, à quel point Israel a porté cette pratique à une échelle inédite, principalement après le début de la seconde Intifada (septembre 2000) en réponse à des attentats kamikazes, à quel point surtout cette pratique soulève des questions éthiques, légales, et d’efficacité, que l’auteur ne sous-estime pas, au contraire.

Car la sophistication inouïe des traques, la diversité des moyens employés (poisons, bombes, drones, etc), et l’expérience israélienne de ce type d’assassinats ciblés n’a jamais évité les drames, les erreurs (qu’on se souvienne du pauvre serveur de café marocain assassiné par erreur à Lillehammer après l’attentat contre les JO de Munich, parce qu’il ressemblait à un des chefs d’orchestre de Septembre noir, l’organisation palestinienne qui avait organisé la prise d’otages de Munich). Et si ces opérations ont ralenti, désorganisé ou décapité provisoirement des organisations jugées ennemies d’Israël, elles n’ont jamais permis de remporter des guerres, ni résolu les problèmes politiques des dirigeants israéliens face aux enjeux régionaux. Elles ne constituent qu’une arme, avec des risques de surenchères et de réactions, y compris plus radicales des ennemis. “Il est difficile de prédire ce que l’histoire réserve après qu’une personne ait reçu une balle dans la tête”, écrit Bergman, en décrivant l’évolution de l’OLP qui a suivi l’assassinat d’un de ses leaders, Abou Jihad, à Tunis en 1988. C’est la face cachée de cette politique d’assassinat ciblés que raconte ce livre, avec ces heures sombres, ses “succès” et ses impasses, notamment la traque permanente d’un certain Yasser Arafat, le leader palestinien, dont de nombreux dirigeants israéliens voulaient la peau… sans avoir pu y parvenir

En écrivant en 2015 “Les tueurs de la République, assassinats et opérations spéciales des services secrets”, (Fayard) je tentais de raconter, pour ma part, l’histoire des ces opérations menées par la France, qui ont bien existé et se sont amplifiées ces dernières années, en se fondant justement en partie sur “l’expérience” israélienne.

Cette politique secrète d’assassinats est moins établie et à moins grande échelle que celle d’Israël ou celle des Etats-Unis depuis les années Bush, mais elle a pris la tournure de véritables “vengeances d’Etat” et de frappes ciblées qui suivent le même cours. Avec les mêmes risques d’engrenages.

Dans mon prochain livre, qui porte sur l’histoire secrète des relations franco-israéliennes au plus haut niveau de 1948 à 2018, (à paraitre le 26 avril 2018 chez LLL), j’aborde à nouveau certains aspects des pratiques israéliennes, je révèle quelques éléments nouveaux sur Arafat qui font écho au livre de Bergman, et je décris la coopération secrète entre la France et Israël dans la lutte contre le terrorisme.

15
Mar
2018
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Espion russe empoisonné: la guerre froide est de retour

L’empoisonnement, le 4 mars, de l’ancien espion russe Sergueï Skripal, et de sa fille, dans un parc de Salisbury, en Angleterre, réveille les vieux démons de la guerre froide, comme je l’ai souligné mercredi 14 mars sur BFM TV. Le Royaume-Uni a toujours fait partie des pays-cibles, du fait de la perméabilité supposée de ses services de renseignement (qu’on se souvienne de leur infiltration par le KGB dans les années 50) ou de la forte présence de dissidents sur place.

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Furieuse de cet empoisonnement sur son territoire, le Premier ministre britannique Theresa May a jugé que la Russie était “coupable”, notamment parce que le poison utilisé – le Novitchok, un neurotoxique très puissant, développé secrètement par les militaires russes – oriente naturellement les soupçons vers Moscou et que la cible – un agent double ayant été condamné pour avoir livré des renseignements aux Britanniques – était considéré comme un “traître” par les autorités russes. En représailles, May a décidé d’expulser 23 “diplomates” russes, censés être des espions, et de couper les relatons bilatérales. Ce qui devrait provoquer des mesures similaires côté russe, où l’on parle de “provocation”.

En réalité, il y a assez peu de doutes sur l’implication russe dans cette histoire. La “signature” aisément identifiable du poison est sans doute un message adressé par les officiels Russes à leur ennemis sur le thème: “nous n’oublions pas, nous pouvons vous frapper où que vous soyez et nous n’avons peur de rien”. L’imperium du tsar est conforté par ce message. La Russie de Vladimir Poutine continue d’utiliser les méthodes du KGB de l’ère soviétique, lorsque des traîtres ou des ennemis de l’URSS étaient ciblés à l’étranger. Qu’on se souvienne du “traître” Trotski, assassiné au Mexique en 1940, du dissident Soljenitsyne, empoisonné (il survécut) à la ricine en 1971, du dissident Markov frappé par un poison d’un “parapluie bulgare” en 1978, du leader afghan Amin qui a failli mourir d’empoisonnement en 1979. Le fameux “laboratoire des poisons” créé en 1921 par le KGB n’a cessé d’alimenter l’arsenal des services secrets, y compris quand le SVR a remplacé le KGB dans les années 90.

Poutine

Avec l’avènement du nouveau tsar Poutine, les assassinats ciblés ont été réhabilités, notamment pour neutraliser les personnes considérés comme des ennemis, ou des opposants. La liste des opérations attribuées aux services russes (SVR) est longue: assassinat au Qatar en 2004 du tchétchène Yandubiey, assassinat à Londres au polonium-210 de l’ancien espion Alexandre Litvinenko en 2006, assassinat à Vienne en 2009 du leader tchétchène Irailov; tentative d’assassinat en 2009 à Dubaï d’un ancien espion du renseignement militaire russe Yamadayev; projet d’assassinat déjoué à Londres en 2009 d’un autre tchétchène Ahmed Zakayev. Sans compter la tentative d’empoisonnement puis l’assassinat en 2006 de la journaliste russe Anna Politovskaïa, la mort suspecte à Ascot en 2013 de l’ancien oligarque Boris Berezovsky, ennemi de Poutine, et celle de Boris Nemtsov, un opposant au tsar, tué à Moscou en février 2015.

Autre victime présumée: en mai 2015, l’opposant Kara Murza, vice-président de Russie ouverte, ONG de l’homme d’affaire et prisonnier politique Mikhail Khodorkovsky, a été victime de curieux troubles de santé aux Etats-Unis. Sa famille suspecte les services russes de l’avoir empoisonné.

Dans la foulée de l’affaire Skripal, Theresa May a décidé de réouvrir des enquêtes sur une série de 14 morts suspectes ces dernières années au Royaume Uni, ce qui présage sans doute de nouvelles découvertes concernant de possibles règlements de compte attribués au Kremlin. La mort, le 12 mars, de Nikolaï Glouchkov, ancien dirigeant d’Aeroflot et proche de Boris Berezovski,  est un dernier exemple en date et pourrait contribuer à aiguiser la colère britannique contre Moscou, si l’enquête avançait dans cette direction.

Mais les Russes ne s’embrassassent guère d’états d’âme pour mener cette politique d’élimination. Avec son ami Sergueï Narychkine, ancien directeur de l’administration présidentielle et ancien président de la Douma, qui dirige actuellement le SVR, Poutine peut continuer de dresser des “kill lists” de ses ennemis. Selon des sources d’enquête, Poutine aurait personnellement approuvé l’assassinat de Litvinenko (photos ci-dessous) en 2006. L’un des principaux suspects, l’homme d’affaires Andrei Lougovoi, a fait l’objet d’une demande d’extradition de la part des Britanniques, qui a été … totalement ignorée. Lougovoi a même été élu depuis à la Douma, ce qui lui confère une immunité parlementaire.  C’est dire que le pouvoir russe se moque comme d’une guigne d’apparaître comme le responsable de certaines éliminations. Au contraire. Cela rappelle les grandes heures du tsar ou de la révolution, comme je l’ai souligné dans une interview au Média (revoir ici).

Litvinenko

Poutine, qui va entamer un 4ème mandat, reste populaire en Russie. Aux yeux de ses partisans, il a restauré une certaine puissance russe, prenant ainsi sa “vengeance” sur l’Occident, comme l’a très bien décrit le réalisateur Antoine Vitkine, dans un docu diffusé le 14 mars soir sur France 5. Que ce soit sur son rôle en Crimée, en Ukraine ou en Syrie, Poutine n’a que faire des protestations occidentales et des sanctions qui frappent certains de ses amis.

Mieux, plus on l’accuse – à tort ou à raison – d’ingérence cyber, que ce soit sur les élections américaines, sur le vote du Brexit, sur les élections françaises ou allemandes, plus il est conforté dans son image de puissant! La guerre froide ne lui fait pas peur. Pour lui, seuls comptent les rapports de force… Face à lui, pour le moment, les réactions sont plutôt molles. Barack Obama avait bien expulsé 35 diplomates russes fin 2016 après avoir dénoncé un piratage russe du Parti démocrate. Mais, depuis lors, Donald Trump n’a pas l’air de vouloir contrarier Poutine…

 

15
Feb
2018
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Sur Europe 1: Après le Drakkar, l’échec de la DGSE

Le jeudi 15 février 2017, sur Europe 1, entre 16h et 17h, l’émission “Christophe Hondelatte raconte” a été consacrée aux actions menées par la France, sous l’impulsion du président Mitterrand, notamment la DGSE, après l’attentat du Drakkar ayant tué 58 soldats français à Beyrouth en octobre 1983. Notamment une opération du Service action de la DGSE qui a mal tourné sur place, puis un bombardement aérien. L’émission à réécouter ici.

 

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Je racontais le détail de cette histoire et ses suites, grâce à des témoignages inédits, dans “Les tueurs de la République” (Fayard, 2015) et j’ai aussi mis en image cette opération dans le documentaire télé sur les Tueurs de la République, dans la partie Vengeances d’Etat, diffusé sur Planète.

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Pour en revoir un extrait, c’est ici.

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Pour relire un extrait de mon livre sur cette affaire, c’est ci-dessous.

Quand Mitterrand commanditait un attentat…

Beyrouth, dimanche 23 octobre 1983.

Peu après le lever du jour, à six heures dix-sept du matin, une puissante déflagration secoue la capitale libanaise. Un camion Mercedes jaune bourré de six tonnes de TNT vient de pénétrer dans l’enceinte du quartier général des Marines américains de la Force multinationale, situé près de l’aéroport. Trois minutes plus tard, sur le bord de mer, une autre explosion détruit le Drakkar, l’immeuble en cours de rénovation où étaient cantonnés les parachutistes français. Le bilan de ces deux attentats coordonnés est particulièrement lourd : on dénombre 241 victimes parmi les GI’s  et 58 tués parmi les forces françaises, sans compter la famille libanaise du gardien. Sur place, les sauveteurs découvrent un paysage de désolation, les cadavres et les blessés devant être extraits des ruines encore fumantes des immeubles effondrés, à l’aide de pelles mécaniques et de chiens. Certains rescapés français émettront des doutes sur la thèse officielle du camion suicide venu s’encastrer dans les sous-sols du Drakkar, aucun débris du véhicule piégé n’ayant été retrouvé sur place. Selon eux, l’immeuble, occupé auparavant par les services secrets syriens, aurait été miné préalablement. Mais les sentinelles qui ont pu voir le camion arriver de loin sont décédées et l’explosion a transformé le site en un amas de décombres difficiles à identifier.

A Paris, dans la nuit, le président François Mitterrand est informé de ces évènements par ses collaborateurs. Aussitôt, il ordonne à son ministre de la Défense, Charles Hernu, de se rendre à Beyrouth, avant de se préparer  lui-même à faire ce déplacement, qu’il sait très risqué. Mais Mitterrand est décidé. Cet attentat suicide, il le redoutait plus que tout. Depuis des mois, la tension monte au Liban. La France et les Etats-Unis se sont exposés, en intervenant militairement dans ce pays, sous l’égide de l’ONU. […] Entre le printemps et la fin de l’été, les services de renseignement américains ont reçu plus d’une centaine de messages d’alerte, concernant de possibles attaques à la voiture piégée, sans qu’ils soient assez précis […]. Trois organisations peu connues, dont le Djihad islamique et le Mouvement de la Révolution islamique libre, revendiquent ces deux attentats, saluant le sacrifice des deux kamikazes qui ont conduit les assauts.

 

Mitterrand ordonne des représailles sanglantes contre l’Iran

Le lendemain, dès huit heures du matin, François Mitterrand débarque à Beyrouth pour une visite surprise, placée sous haute surveillance. En se rendant sur le lieu du drame, le président a la mine sombre des circonstances. Il ne cesse de questionner les chefs du contingent français sur les raisons qui les ont poussés à loger les parachutistes dans un immeuble de plusieurs étages, particulièrement exposé. « Ne fallait-il pas étaler ce cantonnement au sol. A-t-on disposé des sacs de sable ? » demande-t-il. Son ton est dur, sa colère froide. En rentrant à Paris, François Mitterrand fulmine toujours. Il veut comprendre et ne pas laisser ce crime impuni. Durant le Conseil des ministres du 26 octobre, il énumère les pistes des possibles commanditaires et […] évoque le fait que Ronald Reagan, son homologue américain, envisage des représailles. « Pour ma part, si je savais à qui j’ai affaire, je n’hésiterais pas, mais je me refuse à faire n’importe quoi, n’importe comment », dit-il devant les ministres, en insistant sur ses doutes concernant la piste iranienne, surtout mise en avant par les Américains.

Mitterrand est déterminé. Dès l’annonce de l’attentat, il a secrètement décidé qu’il faudrait répliquer. Les services de renseignement ont commencé à mener l’enquête. La DGSE émet plusieurs hypothèses, principalement sur la Syrie, l’Iran et même l’URSS. Cependant, des renseignements de plus en plus crédibles proviennent rapidement  des services alliés, pointant la responsabilité de l’Iran. […] Le 2 novembre 1983, dans la cour des Invalides, le président Mitterrand rend un hommage national aux victimes de l’attentat du Drakkar. Dans la foulée, informé de l’état des enquêtes, il réunit dans son bureau élyséen son ministre de la Défense, Charles Hernu, son Chef d’état-major particulier, le général Jean Saulnier, et le directeur de la DGSE, l’amiral Pierre Lacoste. Celui-ci reçoit pour ordre de mener une action de représailles contre l’Iran, considérée comme commanditaire de l’attaque du Drakkar. En l’occurrence, la DGSE propose d’organiser un attentat similaire contre l’immeuble de l’ambassade d’Iran à Beyrouth […] Encore aujourd’hui, l’amiral Pierre Lacoste se remémore ses discussions à l’Elysée sur ce sujet ultra-sensible : « Dès le début, j’ai eu la certitude que les Iraniens étaient responsables et je voulais leur donner un coup d’arrêt. Il s’agissait d’une opération de représailles, en l’occurrence un gros attentat contre l’ambassade d’Iran. Il fallait marquer le coup. J’ai proposé le mode d’action, qui a été étudié et mis au point avec le chef du Service Action. Je suis allé voir Mitterrand à l’Elysée et il a approuvé l’opération » Son nom de code : opération « Santé ».

Un commando spécial échoue une première fois

Le Service Action se mobilise immédiatement […] L’ampleur du drame du Drakkar et la pression élyséenne se conjuguent dans l’urgence. Mitterrand veut frapper vite et fort. Depuis la vague d’attentats endurés par la France mi-1982, c’est devenu presque une habitude. L’Elysée exige des opérations clandestines exécutées dans des délais très courts, prenant à chaque fois le risque de dérapages ou de ratés.

Une équipe d’une vingtaine d’agents du SA, essentiellement issue du centre de Cercottes, près d’Orléans, s’embarque à bord d’un Transall à destination de Beyrouth dans la matinée du 5 novembre 1983. Elle est dirigée par le chef du SA, le colonel Jean-Claude Lordblanchès, qui veut conduire personnellement cette opération jugée stratégique et qui reste en contact permanent avec Paris. L’amiral Lacoste suit l’affaire comme le lait sur le feu. « J’ai accompagné les agents du SA jusqu’au moment où ils ont pris l’avion », confie l’ancien directeur de la DGSE.

Pour sa part, Jean-Michel B., un des membres de l’équipe, qui a déjà une dizaine d’années d’expérience au sein du SA, se souvient de l’ambiance qui régnait au sein du groupe en arrivant à Beyrouth, dans une quasi-improvisation. Il a accepté, pour la première fois, d’en parler, sous couvert d’anonymat. « Nous n’avions pas dormi durant les vingt quatre heures qui précédaient, car nous avions été mobilisés la nuit précédente par les préparatifs, puis par le voyage de jour, dit-il. La fatigue commençait à se faire sentir. Nous avions du stress et une pression énorme. Nous savions que Mitterrand voulait absolument faire quelque chose avant les Américains. L’objectif, l’ambassade d’Iran, avait été choisi très rapidement. Et il n’y avait pas eu de reconnaissance préalable suffisamment précise sur place.»

[…] personne n’a le temps de vérifier le bienfondé des renseignements avant d’intervenir. Car, aussitôt débarqués le 5 novembre, les hommes doivent lancer leur opération dans la nuit. Les instructions sont formelles.

Circulant dans des Jeep empruntés à l’armée française présente à Beyrouth, les agents se rendent près de l’ambassade d’Iran vers trois heures du matin, le 6 novembre, en se faisant passer pour une simple patrouille nocturne de soldats. Ils ont emporté les explosifs, qui ont été répartis en une douzaine de charges. Le mode opératoire a été choisi de manière à détruire complètement l’ambassade, comme le révèlent Jean-Michel B. et Paul C., un autre membre du commando qui a bien voulu confier quelques souvenirs : l’équipe doit installer les charges dans les sous-sols, en les plaçant dans des boudins de plastique sur les piliers soutenant le bâtiment, de manière à ce que l’explosion provoque l’effondrement complet de l’immeuble. Les dégâts prévisibles devaient été considérables. Paris voulait envoyer un message clair à Téhéran sur l’application de la loi du talion. Mitterrand a donné également pour consigne d’éviter les dommages collatéraux, à savoir des victimes dans les zones habitées aux alentours.

Sur le terrain, le scénario ne se déroule pas comme prévu….

(la suite dans Les Tueurs de la République)