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Sep
2019
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Chirac: ce que la Maison-Blanche et la CIA disaient de lui

Le Journal du Dimanche a publié, le 29 septembre, un dossier spécial sur Jacques Chirac. J’y ai contribué en écrivant un article sur la manière dont les Américains, principalement la Maison-Blanche, la CIA et le département d’Etat voyaient l’ancien président. Ils l’avaient repéré très tôt comme une future star de la politique et étaient ses fans car Jacques Chirac vantait devant eux son penchant américanophile. Celui-ci s’est confirmé tout au long de sa carrière politique, jusqu’à son opposition ferme à la guerre américaine en Irak en 2003, qui le transforma en anti-américain ou anti-Bush, pour de bonnes raisons…

J’ai puisé toutes les citations et sources dans la masse de documents et d’archives que j’avais pu collecter pour mes deux livres sur l’histoire des relations franco-américaines:

« Des secrets si bien gardés, les dossiers de la Maison blanche sur la France et ses présidents, 1958-1981 », Fayard, 2009

«Dans le secret des présidents, CIA, Maison-Blanche, Elysée, le dossiers confidentiels 1981-2010 », Fayard/LLL, 2010.

Revoir aussi le documentaire Chirac l’anti-américain, que j’ai cosigné avec Patrick Rotman pour France 5, diffusé en 2016, et rediffusé ces jours derniers par Public sénat. Et également le documentaire “Quand la France dit non à l’Amérique”, que j’ai cosigné avec Elisabeth Drévillon pour France 3 en 2013.

Voici l’article intégral du JDD, à retrouver ici ou en PDF

2019 09 29 chirac jdd

Les Américains ont longtemps été des fans de Jacques Chirac, comme le révèlent leurs archives. Il était perçu comme un bon ami… avant de devenir un ennemi en 2002-2003.

« Intelligent, dynamique, chaleureux, authentique, persuasif…» Dès la nomination de Jacques Chirac, juste élu député de Corrèze, comme secrétaire d’Etat à l’emploi de Pompidou en avril 1967, les diplomates américains en poste à Paris ne tarissent pas d’éloges sur ce jeune énarque de 34 ans « à l’allure athlétique ». Selon eux, il a le « goût de l’aventure », puisqu’il a passé un été comme serveur à Boston en 1953, avant de sillonner les Etats-Unis  en tant que chauffeur de la veuve d’un milliardaire texan. Il a surtout à son actif « des liens étroits avec le Premier ministre qui lui a permis d’être élu à l’Assemblée et l’aura du succès qui l’entoure ». Invité avec d’autres leaders gaullistes à l’ambassade des Etats-Unis le 16 octobre 1967, Jacques Chirac impressionne ses interlocuteurs car il évoque ses voyages outre-atlantique et sa courte romance avortée avec une fiancée de Caroline du Sud : « Il semble être aussi américain – et pas seulement pro-américain – que beaucoup d’Américains », s’enthousiasme l’ambassadeur Charles Bohlen. Chirac a été « la révélation du déjeuner » !

Dès lors, les Américains suivent de près sa fulgurante ascension. Dans une note de juin 1972, ils le décrivent comme « l’une des étoiles les plus brillantes parmi les leaders gaullistes de la nouvelle génération », susceptible de remplacer un jour Jacques Chaban-Delmas à Matignon, avec un penchant plus atlantiste que ses prédécesseurs. « Chirac est l’un des plus américanophile des jeunes dirigeants gaullistes », estiment-ils.

Son ralliement à Valéry Giscard d’Estaing lors de la présidentielle de 1974 et sa nomination comme Premier ministre sont bien perçus. L’ambassadeur John Irwin dresse un portrait étonnant de ce « bulldozer », jugé « ambitieux et opportuniste », « fasciné par les Etats-Unis »: « Il est rude, froid, peu diplomate, très franc. Il est apparu sur la scène politique comme un jeune technocrate intelligent qui manque de sens humain. Un de ses proches lui a conseillé de regarder les gens quand il leur serre la main, afin de ne pas leur donner l’impression qu’il a toujours un train à prendre […] La presse parisienne le trouve mal habillé, parce qu’il porte des costumes de mauvaise coupe et des manteaux gris sombre. De grande taille et d’une beauté sévère, il a pourtant une présence physique. Il fume des cigarettes américaines extra-longues. »

Alors que les tensions s’avivent entre Giscard et Chirac, les Américains parient sur l’influence grandissante de ce dernier: « Il a exploité sa position de Premier ministre pour développer l’image d’un présidentiable… Si Giscard le vire, il deviendra un formidable opposant ! » disent-ils. Quand Chirac claque la porte de Matignon, en août 1976, les diplomates ne sont pas surpris: « Il est parti, mais il n’est pas oublié. […] Chirac a la jeunesse, l’endurance, un charisme formidable et une soif enragée de devenir président, c’est-à-dire de quoi largement se nourrir durant sa traversée du désert. » La fondation du RPR fin 1976 et sa conquête de la mairie de Paris en 1977 lui permettent de préparer l’avenir. L’élection de François Mitterrand en mai 1981 consacre son statut : « Avec la défaite de Giscard, Chirac est devenu, de facto, le leader de l’opposition », note le département d’Etat, qui conseille au vice-président Georges Bush, en visite en France en juin 1981, d’aller le saluer à l’Hôtel de ville de Paris. « Cet entretien montrera que nous continuons de choyer nos relations avec cette partie de l’échiquier politique ». Pour la CIA, la stratégie de Chirac est limpide durant ce septennat de Mitterrand : « Se préparer à récolter les fruits du mécontentement et du désordre, une fois que les politiques socialistes auront échoué.»

Converti au libéralisme économique, Jacques Chirac est reçu à bras ouverts par Ronald Reagan à la Maison-Blanche dès janvier 1983 et retrouve régulièrement Georges Bush lors de réunions internationales des leaders conservateurs. Washington se félicite de son passage à Matignon entre 1986 et 1988. L’américanophilie de Chirac séduit toujours : « Il aime les Big Mac et la junk food. C’est un type bien et un homme politique efficace », confie l’ambassadeur Walter Curley, qui le côtoie au début des années 90. L’euphorie se poursuit lorsque Jacques Chirac entre à l’Elysée en juin 1995. Son anglais courant et son style informel font de « Battling Jacques » un allié agréable pour son homologue Bill Clinton. « Il y a entre eux une alchimie positive », note le département d’Etat. « Il se montrait chaleureux à l’égard de l’Amérique », écrira Clinton.

Le climat se détériore après l’élection de Georges W. Bush à la Maison Blanche fin 2000. « Je connais bien votre père depuis longtemps », fanfaronne Chirac devant le nouvel élu qu’il rencontre à Washington le 18 décembre 2000. Bush fils n’apprécie pas d’être considéré comme un petit garçon. Et, malgré sa visite empathique à New York après les attentats du 11 septembre 2001, Jacques Chirac est perçu comme un donneur de leçons. « Il est pompeux », murmure Bush, après avoir écouté un Chirac, inquiet, lui expliquer la complexité du Moyen-Orient.

L’opposition de la France à la guerre en Irak détériore la situation en 2002. « Franchement, pourquoi vous, les Français, êtes-vous systématiquement contre tout ce que nous disons et faisons ? » s’insurge le vice-président Dick Cheney devant l’ambassadeur de France. « Vous êtes des défaitistes depuis la Deuxième guerre mondiale », renchérit Paul Wolfowitz, le n°2 du Pentagone. Le discours de Dominique de Villepin à l’ONU le 14 février 2003 et la menace française d’utilisation d’un veto au Conseil de sécurité consacre la rupture. Chirac est désormais un ennemi pour les néo-conservateurs. Le French-bashing déferle. « Il faut punir la France », tonne Condoleezza Rice, conseillère de Bush. A l’Elysée, Jacques Chirac maudit le président américain- « un connard »-, en soupçonnant la NSA d’avoir placé son téléphone sur écoutes. En retour, Bush traite en privé Chirac de « crétin ». Il faudra quelques années pour calmer le jeu.

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