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Dec
2018
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Strasbourg: un attentat redouté depuis des années… et des questions

Dans la soirée du 11 décembre 218, un ex-braqueur radicalisé Cherif Chekatt, 29 ans, a semé la terreur dans les rues du centre de Strasbourg, près du marché de Noël, lieu symbolique et festif de la cité. 16 personnes ont été touchées, dont 4 sont décédées, et 12 blessés, dont plusieurs très gravement (bilan provisoire).

Au terme d’une traque de 48 heures, le terroriste présumé, fugitif, a été abattu après avoir tiré sur une patrouille de police, dans le quartier où il avait grandi. L’enquête continue, notamment sur sa famille et ses proches, pour vérifier de quelles complicités éventuelles il a pu bénéficier, avant et après son passage à l’acte.

 

Cet attentat meurtrier s’inscrit dans un contexte particulier et suscite des questions:

après plusieurs mois de calme relatif, la menace terroriste reste un à niveau très élevé en France: les derniers attentats ont eu lieu à Trèbes (4 morts) le 23 mars, et à Paris (1 mort, 4 blessés), le 12 mai dans le quartier de l’Opéra. Les modus operandi constatés (terroristes seuls, armes de poing, couteau, relative improvisation apparente, fuite )  laissent penser que l’organisation et la projection de commandos du type Stade-De France/Terrasses/Bataclan est désormais plus difficile pour les groupes islamistes. Mais la prudence s’impose puisque l’Etat islamique, défait militairement en Syrie et Irak, conserve des forces importantes (20/30 000 combattants, selon des estimations) et des cellules actives en Europe. Son idéologie et la puissance de sa propagande sur internet demeurent très forte. Selon une note des experts du Soufan center (à lire ici), les appels de Etat islamique à ses supporters à conduire des attentats en Europe vont se poursuivre. Plus largement, la nébuleuse djihadiste mondiale est aujourd’hui quatre fois plus nombreuse qu’en 2001, avec plus de 230 000 combattants, selon une note récente d’un centre de recherche de la Haye à lire ici.

le profil d’ex-braqueur multirécidiviste de Cherif Chekatt, habitué des armes, de la prison, de la violence, confère à cette affaire de Strasbourg un caractère plus grave. Il soulève des questions concernant sa surveillance et son interpellation ratée avant son passage à l’acte (fiché S, poursuivi pour un délit de droit commun, mais suivi aussi par la DGSI, sans signe apparent de future action), qui rappelle à certains égards le cas de Mohammed Merah en mars 2012 ou des frères Kouachi en janvier 2015. Y a-t-il eu des failles dans le système, des problèmes de communication entre services?

-Strasbourg redoutait depuis des années un attentat de ce type sur son marché de Noël. Il figurait de longue date dans la liste des cibles possibles des djihadistes, tout comme d’autres lieux symboliques déjà frappés (Stade de France, salle de concert, Promenade des anglais à Nice, marché de Noël de Berlin). Nous avons raconté en détail, dans notre documentaire “Histoire secrète de l’antiterrorisme” diffusé sur France 2 le 13 novembre, l’histoire de l’attentat déjoué in extremis de fin décembre 2000 à Strasbourg. Grâce à une collaboration étroite entre la police allemande (BKA) et les services français (DST), plusieurs terroristes membres d’Al-Qaïda avaient été arrêtés fin décembre 2000 à Francfort juste avant qu’ils ne commettent un attentat, puis le chef de cette cellule arrêté en Espagne quelques mois plus tard. Ils avaient fait des repérages à Strasbourg, sur le marché de Noël, avec une caméra vidéo, ponctuant leur enregistrement de propos glaçants: “voici les ennemis de Dieu en train de flâner”; “Vous irez en enfer!” (voir image ci-dessous). “Cela aurait pu être un attentat massacre” raconte l’ancien juge Jean-Louis Bruguière, qui a suivi cette affaire et orchestré cette enquête.

Depuis lors, le marché de Strasbourg a toujours été très protégé. Mais, le 11 décembre dernier, malgré un dispositif sécuritaire important et le dévouement des forces de l’ordre, le terroriste a pu pénétrer dans le périmètre et entamer son parcours meurtrier. En dépit d’échanges de tirs et de résistance, il a pu fuir. Comment a-t-il échappé aux contrôles en amont, alors qu’il était vivement recherché depuis le matin?

-Strasbourg demeure un vivier important du djihadisme en France. Plus de 400 personnes du département du bas-Rhin sont inscrites dans le fichier des personnes suspectées de radicalisation. Plusieurs cellules ont été démantelées ces dernières années sur place.

En mai 2014, 7 personnes ont été arrêtées, dont Karim Mohammed-Aggad, frère de Foued, l’un des futurs kamikazes du Bataclan le 13/11/2015, originaire de Strasbourg. Ce réseau comprenait plusieurs hommes partis en Syrie faire le djihad. Ils étaient en contact avec des responsables de l’Etat islamique en charge de préparer des attentats en Europe. Même emprisonné, l’un des membres de ce réseau continuait de communiquer, via skype, avec Foued Mohammed-Aggad, ce dernier lui annonçant début septembre 2015 qu’un événement allait bientôt se produire en France…

En novembre 2016, quatre personnes ont également été arrêtées à Strasbourg, en lien avec autres interpellations à Marseille, dans le cadre d’une enquête sur des préparatifs d’attentats (prévus probablement à Paris, début décembre 2016) par des membres de l’Etat islamique, sous les ordres probables de Boubakeur El-Hakim, figure du djihad français, devenu l’un des principaux responsables des opérations terroristes des services secrets de l’Etat islamique. Cette histoire et son parcours sont détaillés dans le livre très documenté et passionnant de mon confrère Matthieu Suc “Les Espions de la terreur” (ed Harper et Collins), paru récemment.

D’où ces questions sur le terreau des réseaux dormants de l’Etat islamique dans la région de Strasbourg: ont-ils été particulièrement surveillés depuis 3 ans, notamment leurs liens avec les milieux de la délinquance, les sorties de prison, et les complicités en Allemagne?

Ci-dessous, des liens pour

-revoir (ici) un extrait du JT de France 2 du 12/12 dans lequel un extrait du documentaire Histoire secrète de l’antiterrorisme sur l’attentat déjoué de Strasbourg en 2000

-revoir une partie de l’émission de BFM du 12/12 avec Nathalie Lévy, durant laquelle je suis intervenu sur les événements récents

-revoir ici la première partie de l’émission de BFM du 12/12 avec Bruce Toussaint, durant laquelle je suis intervenu sur l’attentat (avant la neutralisation du suspect du 13/12).

 

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