15
Mar
2018
0

Espion russe empoisonné: la guerre froide est de retour

L’empoisonnement, le 4 mars, de l’ancien espion russe Sergueï Skripal, et de sa fille, dans un parc de Salisbury, en Angleterre, réveille les vieux démons de la guerre froide, comme je l’ai souligné mercredi 14 mars sur BFM TV. Le Royaume-Uni a toujours fait partie des pays-cibles, du fait de la perméabilité supposée de ses services de renseignement (qu’on se souvienne de leur infiltration par le KGB dans les années 50) ou de la forte présence de dissidents sur place.

skripalMay

Furieuse de cet empoisonnement sur son territoire, le Premier ministre britannique Theresa May a jugé que la Russie était “coupable”, notamment parce que le poison utilisé – le Novitchok, un neurotoxique très puissant, développé secrètement par les militaires russes – oriente naturellement les soupçons vers Moscou et que la cible – un agent double ayant été condamné pour avoir livré des renseignements aux Britanniques – était considéré comme un “traître” par les autorités russes. En représailles, May a décidé d’expulser 23 “diplomates” russes, censés être des espions, et de couper les relatons bilatérales. Ce qui devrait provoquer des mesures similaires côté russe, où l’on parle de “provocation”.

En réalité, il y a assez peu de doutes sur l’implication russe dans cette histoire. La “signature” aisément identifiable du poison est sans doute un message adressé par les officiels Russes à leur ennemis sur le thème: “nous n’oublions pas, nous pouvons vous frapper où que vous soyez et nous n’avons peur de rien”. L’imperium du tsar est conforté par ce message. La Russie de Vladimir Poutine continue d’utiliser les méthodes du KGB de l’ère soviétique, lorsque des traîtres ou des ennemis de l’URSS étaient ciblés à l’étranger. Qu’on se souvienne du “traître” Trotski, assassiné au Mexique en 1940, du dissident Soljenitsyne, empoisonné (il survécut) à la ricine en 1971, du dissident Markov frappé par un poison d’un “parapluie bulgare” en 1978, du leader afghan Amin qui a failli mourir d’empoisonnement en 1979. Le fameux “laboratoire des poisons” créé en 1921 par le KGB n’a cessé d’alimenter l’arsenal des services secrets, y compris quand le SVR a remplacé le KGB dans les années 90.

Poutine

Avec l’avènement du nouveau tsar Poutine, les assassinats ciblés ont été réhabilités, notamment pour neutraliser les personnes considérés comme des ennemis, ou des opposants. La liste des opérations attribuées aux services russes (SVR) est longue: assassinat au Qatar en 2004 du tchétchène Yandubiey, assassinat à Londres au polonium-210 de l’ancien espion Alexandre Litvinenko en 2006, assassinat à Vienne en 2009 du leader tchétchène Irailov; tentative d’assassinat en 2009 à Dubaï d’un ancien espion du renseignement militaire russe Yamadayev; projet d’assassinat déjoué à Londres en 2009 d’un autre tchétchène Ahmed Zakayev. Sans compter la tentative d’empoisonnement puis l’assassinat en 2006 de la journaliste russe Anna Politovskaïa, la mort suspecte à Ascot en 2013 de l’ancien oligarque Boris Berezovsky, ennemi de Poutine, et celle de Boris Nemtsov, un opposant au tsar, tué à Moscou en février 2015.

Autre victime présumée: en mai 2015, l’opposant Kara Murza, vice-président de Russie ouverte, ONG de l’homme d’affaire et prisonnier politique Mikhail Khodorkovsky, a été victime de curieux troubles de santé aux Etats-Unis. Sa famille suspecte les services russes de l’avoir empoisonné.

Dans la foulée de l’affaire Skripal, Theresa May a décidé de réouvrir des enquêtes sur une série de 14 morts suspectes ces dernières années au Royaume Uni, ce qui présage sans doute de nouvelles découvertes concernant de possibles règlements de compte attribués au Kremlin. La mort, le 12 mars, de Nikolaï Glouchkov, ancien dirigeant d’Aeroflot et proche de Boris Berezovski,  est un dernier exemple en date et pourrait contribuer à aiguiser la colère britannique contre Moscou, si l’enquête avançait dans cette direction.

Mais les Russes ne s’embrassassent guère d’états d’âme pour mener cette politique d’élimination. Avec son ami Sergueï Narychkine, ancien directeur de l’administration présidentielle et ancien président de la Douma, qui dirige actuellement le SVR, Poutine peut continuer de dresser des “kill lists” de ses ennemis. Selon des sources d’enquête, Poutine aurait personnellement approuvé l’assassinat de Litvinenko (photos ci-dessous) en 2006. L’un des principaux suspects, l’homme d’affaires Andrei Lougovoi, a fait l’objet d’une demande d’extradition de la part des Britanniques, qui a été … totalement ignorée. Lougovoi a même été élu depuis à la Douma, ce qui lui confère une immunité parlementaire.  C’est dire que le pouvoir russe se moque comme d’une guigne d’apparaître comme le responsable de certaines éliminations. Au contraire. Cela rappelle les grandes heures du tsar ou de la révolution, comme je l’ai souligné dans une interview au Média (revoir ici).

Litvinenko

Poutine, qui va entamer un 4ème mandat, reste populaire en Russie. Aux yeux de ses partisans, il a restauré une certaine puissance russe, prenant ainsi sa “vengeance” sur l’Occident, comme l’a très bien décrit le réalisateur Antoine Vitkine, dans un docu diffusé le 14 mars soir sur France 5. Que ce soit sur son rôle en Crimée, en Ukraine ou en Syrie, Poutine n’a que faire des protestations occidentales et des sanctions qui frappent certains de ses amis.

Mieux, plus on l’accuse – à tort ou à raison – d’ingérence cyber, que ce soit sur les élections américaines, sur le vote du Brexit, sur les élections françaises ou allemandes, plus il est conforté dans son image de puissant! La guerre froide ne lui fait pas peur. Pour lui, seuls comptent les rapports de force… Face à lui, pour le moment, les réactions sont plutôt molles. Barack Obama avait bien expulsé 35 diplomates russes fin 2016 après avoir dénoncé un piratage russe du Parti démocrate. Mais, depuis lors, Donald Trump n’a pas l’air de vouloir contrarier Poutine…

 

You may also like

Bureau des légendes, saison 4: à Moscou, tout est possible…
Le Bureau des légendes, le vrai et le faux

Leave a Reply