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May
2018
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Quand Israël cachait son programme nucléaire militaire…

Alors que Israël a récemment accusé l’Iran d’avoir menti sur son programme nucléaire durant des années, ce qui est plus que probable, programme contre lequel la communauté internationale s’est mobilisée, le jugeant potentiellement déstabilisateur, on peut rappeler quelques faits historiques concernant le programme nucléaire militaire conduit par Israël dans les années 50 et 60 dans un contexte de guerre froide. En réalité, les dirigeants israéliens ont pratiqué le secret et les cachotteries à propos du projet visant à doter leur pays de l’arme atomique à titre défensif. Ce type de projet relève toujours du secret d’Etat et les pays qui le développent ne le crient pas sur les toits!

Comme je le raconte en détail, documents à l’appui, dans « Histoires secrètes France-Israël 1948-2018 » (LLL), c’est bien la France qui a aidé secrètement Israël à se doter d’un armement atomique. Les premiers contacts entre le CEA français (Commissariat à l’énergie atomique) et la Commission israélienne de l’énergie atomique (CIEA) ont été noués dès le début des années 50.

Le Premier ministre, David Ben Gourion, veut alors doter son jeune pays de l’arme de dissuasion suprême. Avec son émissaire Shimon Peres (à droite en costume sur la photo ci dessus, face à Ben Gourion), il négocie, durant la crise de Suez de l’automne 1956, des premiers accords secrets (ci-joint fac-simile du premier accord) avec le gouvernement de Guy Mollet pour la fourniture d’un centre nucléaire de recherche et d’une usine d’extraction de plutonium. Après le fiasco de l’opération de Suez, Guy Mollet accélère le programme militaire français et donne son feu vert à une aide au projet d’Israël : « Je leur dois la bombe », dit-il.

Les travaux du centre atomique de Dimona, dans le désert du Néguev, débutent en 1957, dans la plus grande confidentialité, avec des sociétés écrans, pour ne pas éveiller les soupçons des Etats-Unis ou de l’URSS. Un deuxième accord franco-israélien de coopération, encore plus secret, est signé le 26 août 1957, portant sur « la fabrication d’armes atomiques ». Seule condition : officiellement, les premières recherches sont à but « pacifique », et si Israël veut en faire un usage militaire, il devra demander un feu vert de la France.

Lorsque De Gaulle arrive au pouvoir en 1958, il décide de stopper cette coopération. Car le Général veut que la France accède au club des nations atomiques sans être accusée de prolifération. Mais la coopération se prolonge durant plusieurs années, en dépit des consignes de l’Elysée. « Les rapports franco-israéliens se poursuivaient sur le plan des questions atomiques dans le dos du gouvernement, en catimini, dans l’incorrection la plus totale », écrira Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères, opposé à ce projet franco-israélien.

En juin 1960, Ben Gourion rencontre De Gaulle à l’Elysée pour la première fois. Durant leur entretien du 17 juin, (que je reproduit en intégralité dans mon livre), De Gaulle demande à son visiteur pourquoi Israël a besoin d’une bombe atomique. Ben Gourion lui répond que les bombardiers égyptiens pourraient détruire Israël en peu de temps s’ils le voulaient. « En une heure de temps, l’Égypte pourrait donc créer des conditions telles qu’elle serait en mesure de remporter la victoire. […] Israël sait qu’il perdrait dans une guerre les meilleurs de ses éléments. […] Une perte importante d’hommes porterait un coup fatal au pays. Pour cette raison et pour d’autres d’ordre général, Israël désire posséder des moyens de dissuasion suffisamment puissants pour éviter une guerre au Moyen-Orient. La bombe atomique constituerait un atout considérable à cet égard ».

De Gaulle reste imperméable à cet argument. « Si Israël possédait une bombe atomique, l’Égypte ne tarderait guère à en recevoir une aussi. Je comprends très bien votre souci, mais si la France était le seul pays à armer ainsi un autre État, alors que ni les États-Unis, ni l’Angleterre, ni l’Union soviétique n’ont aidé personne en la matière, elle se mettrait dans une situation internationale impossible, à un moment où elle ne jouit pas de très grandes facilités au plan mondial. » Autrement dit : De Gaulle refuse désormais toute aide à Israël. Or Ben Gourion s’était engagé à consulter les Français avant d’aller plus loin dans son projet. Le leader israélien déclare donc à De Gaulle: « En mon nom, mais aussi au nom de mon pays, je prends l’engagement solennel de respecter la décision de la France… L’usine sera uniquement utilisée pour la recherche scientifique et pour la production d’énergie électrique. Je ne veux même plus penser à la bombe. » Ben Gourion repart de Paris sur cette promesse.

Il ne la tiendra pas. Israël poursuit son projet sans l’aval de la France, après l’arrêt de la coopération bilatérale, officialisée par un accord secret de février 1961. Entre temps, les Américains et les Soviétiques ont découvert la vraie nature du centre de Dimona… Mi-décembre 1960 Le New York Times estime qu’Israël a « trompé les États-Unis » sur le réacteur du Néguev. Ben Gourion explique publiquement qu’il s’agit d’une simple usine textile, sans vraiment convaincre, avant d’admettre, devant la Knesset, le 21 décembre 1960, qu’un réacteur est bien en cours de construction. Il jure qu’il sera dédié uniquement à la recherche civile ! Les Américains en doutent et font monter la pression sur Israël, en envoyant des inspecteurs à Dimona.

Les tromperies se poursuivent quelques temps plus tard, car Israël achète secrètement de l’uranium dans des pays tiers, au Gabon et en Afrique du sud, sans prévenir les Français, alors qu’ils s’étaient engagés à le faire. Le 5 juillet 1963, les experts du Quai d’Orsay s’inquiètent : « Il semble que les techniciens israéliens aient poursuivi [la] construction [de l’usine de plutonium], malgré le bouleversement provoqué par l’arrêt de notre aide technique et industrielle, et qu’ils aient bon espoir de l’achever. » Autrement dit, Israël a caché aux Français qu’ils continuaient de travailler sur un projet menant à la bombe atomique.

Selon les experts et historiens, Israël s’est doté de ses premières têtes nucléaires dès 1966-1967. Il lui a fallu dix ans pour mener à bien la première phase de ce projet, qui n’a jamais été reconnu officiellement.

 

Plus de détails et toute l’histoire à lire dans

« Histoires secrètes, France-Israël, 1948-2018 » (LLL 2018)

 

Et une vidéo interview sur le sujet pour Radio France International

 

 

 

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