28
Jul
2018
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Affaire Benalla: les barbouzes sont de retour…

On a eu du mal à y croire. Mais l’invraisemblable affaire Benalla a fait ressurgir les fantômes des vieilles affaires de la Vème République, celles des hommes de main des présidents qui se croient parfois tout permis…

J’ai répondu à quelques questions de Libération, le 20 juillet, sur cette affaire. A lire ci-dessous et à découvrir ici Vincent Nouzille : «Cet acte violent a un vieux parfum du SAC de De Gaulle» – Libération

Et j’ai contribué à la cover du Figaro Magazine ( que l’on peut lire intégralement ici, MAG1970_024.OK pdf ) en racontant les histoires des barbouzes sous Mitterrand, et sous Chirac.

Voici mon papier d’introduction sur “Les hommes de main des présidents”

Les barbouzes sont-elles de retour? L’affaire Benalla – ce proche du président Macron accusé de violences lors des manifestations du 1er Mai et longtemps couvert par l’Elysée – semble en attester. L’incident initial s’est transformé en quelques jours en véritable scandale d’Etat. Les révélations des médias et des enquêtes déclenchées dans la foulée n’ont pas fini de surprendre : l’ancien garde du corps du candidat Macron était devenu, depuis l’élection de son mentor, un homme tout puissant dans l’ombre du président. Nommé adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron en juin 2017, Alexandre Benalla avait, semble-t-il, la haute main sur la sécurité des déplacements présidentiels. Il s’est même vu confier par son patron la mission de réformer le dispositif de sécurité : celui-ci repose essentiellement sur le Groupement de sécurité de la présidence de la République (GSPR), composé de gendarmes et de policiers d’élite, qui dépend officiellement du ministère de l’Intérieur. Objectif : donner plus de liberté aux hommes de l’Elysée pour faire ce qu’ils veulent.

Omniprésent lors des voyages, promu au rang de lieutenant-colonel dans la réserve opérationnelle de la gendarmerie sur ordre de l’Elysée, Alexandre Benalla bénéficiait visiblement d’appuis et de sésames hors du commun. Ses dérapages et les dysfonctionnements qui ont suivi révèlent à quel point le pouvoir élyséen peut aveugler ceux qui ont pourtant promis de changer les règles. Emmanuel Macron, qui fonctionne, depuis les débuts de son ascension politique météorique avec une équipe restreinte de collaborateurs, a entraîné avec lui des militants dévoués tout autant que des carriéristes pressés. L’ivresse de la victoire et celle du pouvoir ont fait tourner les têtes, au point d’inciter certains à abuser de leurs fonctions et obtenir des passe-droits.

Il est vrai que les présidents successifs de la Vème République n’ont jamais lésiné sur l’emploi de séides et de fidèles, prêts à tout pour les servir, y compris à franchir les lignes jaunes. Des sombres histoires du Service d’action civique (SAC), le service d’ordre du parti gaulliste, aux scandales de la cellule des gendarmes de l’Elysée sous François Mitterrand (que je racontais dans le détail dans mon livre “Erreurs fatales”, 2017, la liste est longue de ces dérives, imputables aux présidents eux-mêmes. Souvent méfiants à l’égard des services officiels, ils préfèrent parfois s’entourer d’hommes de toute confiance, davantage choisis pour leur loyauté aveugle que pour leurs compétences.

 

 

LIBERATION 20/7/2018

Affaire Benalla : «cet acte violent a un vieux parfum du SAC de De Gaulle»

Le recours à des profils atypiques est une pratique traditionnelle de la Ve République, retrace le journaliste Vincent Nouzille.

Journaliste indépendant et réalisateur de documentaires Vincent Nouzille a écrit de nombreux ouvrages sur les affaires de la Ve République et les officines plus ou moins occultes autour de l’Elysée.

Que vous inspire cette «affaire Benalla» ?
A première vue, son acte violent du 1er Mai a un vieux parfum du SAC, le service d’action civique à la botte du pouvoir gaullien dans les années 60. Le contexte est certes totalement différent et les faits reprochés n’ont absolument pas la gravité de ceux de l’époque. Mais c’est une constante de la Ve République d’avoir eu des présidents qui, par un mélange de méfiance pour les services officiels et de fidélité à des amitiés plus ou moins louables, ont eu recours à des profils atypiques pour leur sécurité.

C’est le cas ici ?
A première vue, non. Ce qui pêche dans cette histoire, c’est surtout la manière dont cet individu a été sanctionné et la communication de l’Elysée. A ce stade, le cas Benalla ressemble plus à la dérive d’un comportement individuel qu’il ne met au jour un système sciemment institué par le pouvoir en place. L’effet politique est évidemment désastreux mais gardons-nous d’en tirer des conclusions trop hâtives.

Vous dites que les présidents ont toujours eu besoin d’hommes de main dévoués…
La nature du pouvoir présidentiel sous la Ve peut donner à ceux qui s’en sentent ne serait-ce que très partiellement les dépositaires un sentiment de toute-puissance. Parfois, cela peut déraper, d’autant plus quand on a affaire à des esprits fragiles ou pervers. Macron dirige visiblement la France avec une super garde rapprochée qui se compte sur les doigts des deux mains. On peut imaginer que certains de ses lieutenants se croient tout-puissants.

De quand peut-on dater le recours à des fidèles plutôt qu’aux forces de l’ordre pour la sécurité du président ?
La matrice originelle, c’est le pouvoir gaullien. Lorsque le Général arrive au pouvoir à la fin des années 50 dans un contexte de très forte tension marquée par la guerre d’Algérie, il amène avec lui ses fidèles. Il y a à l’époque des craintes d’attentats et de trahisons en tout genre qui justifient aux yeux du pouvoir le recours à ce système.

Et ensuite ?
L’autre grande dérive, c’est celle des années Mitterrand, qui avait une méfiance chronique des «services» et de la police. Avec l’arrivée du commandant Prouteau à l’Elysée, les gendarmes prennent leur revanche et ont la haute main sur le GSPR, qui est créé à cette époque. Au nom de la lutte antiterroriste, cette cellule se met entièrement au service d’une famille avec pour mission de protéger ses secrets, y compris au moyen d’écoutes illicites et massives. Les choses se calment un peu avec Chirac, qui confie la protection de sa réputation plus que de sa personne au duo constitué du préfet Philippe Massoni et du général Rondot, qui sera inquiété dans l’affaire Clearstream. Là où Mitterrand et Chirac faisaient plutôt confiance à des hommes hors système, la présidence de Sarkozy, passé par le ministère de l’Intérieur, marquera le grand retour des flics en misant à fond sur un appareil policier qu’il maîtrise parfaitement. Quant à Hollande, à part l’épisode du scooter qui avait fait jaser sur la rigueur du GSPR, il n’y a pas grand-chose à en dire.

Lors de la présidentielle, on a dit que le régalien était le talon d’Achille du candidat Macron
Ça s’est révélé faux. Cette faiblesse supposée a été compensée par le recrutement de cadres très expérimentés comme le préfet Patrick Strzoda, son directeur de cabinet et supérieur hiérarchique d’Alexandre Benalla. Encore une fois, la question de la transparence se posera toujours dans un pays marqué par la très forte centralisation du pouvoir à l’Elysée, mais l’époque des dérapages complets à la mode du SAC ou des cellules Mitterrand semble révolue.

Propos recueillis par Christophe Allix

 

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